Discours prononcé par Jerzy Buzek, Président du Parlement européen, à l'Institut d'études européennes de l'Institut national de Moscou pour les relations internationales (MGIMO): le partenariat stratégique UE-Russie sur la toile de fond des défis de la gouvernance mondiale
M. le recteur Torkunov,
M. le professeur Zielonka,
Chers étudiants,
Chers amis,
En préambule, je voudrais exprimer mes remerciements personnels pour la sympathie que le peuple russe a témoignée à la Pologne lors du décès du Président Kaczyński, de Maria Kaczyńska et de 94 autres Polonais en route pour célébrer la mémoire des victimes du massacre de Katyn.
Il est à espérer que la tragédie de Smolensk nous permettra de clore certains chapitres pénibles de notre histoire commune.
Je tiens à remercier le recteur Torkunov d'avoir coprésidé avec Adam Rothfeld le groupe russo-polonais sur les « problèmes délicats ». J'estime que des progrès notables ont été accomplis.
Chers étudiants,
Lorsque je jette un coup d'œil rétrospectif sur ma vie, je suis amené à rappeler le chemin que nous avons accompli, en Europe centrale et orientale, pour arriver au point où nous sommes aujourd'hui.
Comme d'aucuns parmi vous le savent, ma vraie vocation a toujours été celle d'un homme de science et de recherche. Je suis ingénieur et non pas politologue. La science de la politique est venue plus tard dans ma vie mais ma passion a toujours été la connaissance et la transmission de la connaissance à la génération montante.
J'ai grandi au sein d'un système où l'art était censuré, où l'histoire était falsifiée et où la politique n'avait qu'une couleur. J'ai choisi la science parce que même le parti ne pouvait qu'accepter la discipline de fer des mathématiques.
Chers amis,
Avec l'adhésion de dix nouveaux États membres à l'Union européenne en 2004, puis celle de la Roumanie et de la Bulgarie en 2007, le continent se trouve réunifié. Toutefois, ce qui est plus important, c'est que ce continent est en partie réconcilié.
La réconciliation franco-allemande a rendu possible la première communauté européenne. De la même manière, la réconciliation germano-polonaise a jeté les bases de l'élargissement vers l'Europe centrale et orientale. Toutefois, ce travail doit être poursuivi. Panser les plaies de l'histoire de l'Europe doit être un effort commun de l'Union européenne et de ses voisins et partenaires, parmi lesquels la Russie.
Aujourd'hui, nous vivons dans une Europe différente, où le Président du Parlement européen est originaire d'un pays qui, voici peu de temps encore, m'aurait jeté en prison pour m'être exprimé librement devant vous. Au demeurant, cela est une pure vue de l'esprit étant donné que je n'aurais vraisemblablement pas été invité à prendre la parole dans cet institut.
Nous avons accompli un long chemin. L'Europe dispose d'un nouveau traité, d'une nouvelle Commission et d'un nouveau Parlement. Le traité de Lisbonne permettra à l'Europe de mieux coordonner ses politiques, tant au niveau interne qu'au niveau externe, et nous espérons qu'il nous aidera à élaborer une nouvelle manière de gérer nos relations avec le reste du monde.
Je pense que le moment est bien choisi pour réfléchir à nos relations et tâcher de voir où mènera demain le partenariat UE-Russie.
Chers amis,
Le monde dans lequel nous vivons désormais est multipolaire. Il n'empêche que nous devons faire face ensemble à certaines difficultés communes.
En ce début de siècle, je suis d'avis qu'il nous faut une nouvelle forme de gouvernance mondiale, un nouveau leadership collectif, comme l'a dit M. Lavrov, ministre des affaires étrangères.
Nous devons regarder au-delà des relations et des alliances bilatérales. Le partenariat oriental et les politiques de synergie de la mer Noire ne sont pas conçus comme anti-russes mais plutôt comme des politiques de bon voisinage. Il n'y a plus aujourd'hui de sphère d'influence exclusive. Le monde est la sphère d'influence de toutes les puissances responsables de la planète.
En cette deuxième décennie du XXIe siècle, la puissance relative de l'Europe et des Etats Unis - et du reste de ce que l'on appelle l'Occident - décroît déjà.
La puissance nouvelle de certaines économies émergentes ne va pas sans responsabilités nouvelles. La gouvernance ne concerne pas seulement les relations internationales mais aussi la manière dont les pays gèrent les défis auxquels nous sommes tous confrontés.
La Russie et l'Union européenne ont montré qu'elles peuvent coopérer sur des questions qui nous touchent tous, par exemple au sein du quartet sur le Moyen-Orient ou des Nations unies, sur l'Iran.
Chers amis,
L'UE est votre principal partenaire commercial : elle représente plus de 50% de vos échanges. Elle est aussi le principal investisseur en Russie. Quelque 75% des investissements extérieurs proviennent des États membres de l'UE.
La Russie et l'UE doivent coopérer davantage, non seulement entre elles, mais aussi avec d'autres partenaires dans le monde. Nos relations peuvent et doivent nous rendre plus forts et ne sauraient être perçues comme une menace mais plutôt comme une chance.
Je pense que l'accord de partenariat et de coopération qui est en cours de négociation jettera les bases d'une coopération améliorée et approfondie pour l'avenir.
Nous savons tous que les problèmes auxquels nous sommes confrontés - insécurité économique, dépendance énergétique, changement climatique, migrations, terrorisme - rendent indispensables des démarches communes.
En nous attelant à ces problèmes, nous devons trouver les moyens de rallier d'autres pays tels que la Chine, l'Inde et autres puissances régionales. Ces pays doivent se rendre compte qu'ils ne sont pas hors jeu mais qu'ils sont au contraire partie prenante dans la gouvernance mondiale. C'est le message que j'ai fait passer aux dirigeants chinois il y a trois semaines seulement.
J'évoque souvent l'exemple de la lutte contre la piraterie dans le golfe d'Aden.
Pour la première fois, des navires de guerre russes opèrent à côté de bâtiments chinois, américains, européens et sud-coréens. Pourquoi cela ? Parce que les pirates constituent une menace pour les 30 000 navires qui fréquentent ce passage pour se rendre en Europe ou en Asie.
Nous avons un intérêt partagé à faire en sorte que le commerce international ne soit pas interrompu. Et nous avons des intérêts communs sur d'autres questions.
Cela dit, il est des divergences que nous ne devrions pas hésiter à aborder. L'Union européenne n'acceptera jamais une violation de l'intégrité territoriale d'un État indépendant et ne reconnaîtra jamais l'indépendance de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud. L'agression militaire ne représente pas une option praticable dans la panoplie de la politique étrangère du XXIe siècle. Cela vaut aussi pour l'utilisation à des fins politiques de l'approvisionnement énergétique.
Chers amis,
La nouvelle gouvernance mondiale doit se fonder sur des normes communes, des principes communs et sur les droits universels.
Si nous voulons que le commerce soit libre, les marchés financiers doivent être ouverts, les biens et les services doivent s'échanger sans entraves et il nous faut une approche commune.
Nous devons veiller à ce que l'État de droit soit respecté pour que le climat des affaires soit sûr. À long terme, la Russie et l'UE ont un intérêt stratégique à créer un espace économique commun de 600 millions de consommateurs. Cela serait avantageux pour tous. Toutefois, à mon avis, ce ne sera possible que si le pouvoir judiciaire est réellement indépendant et transparent et si les problèmes de corruption sont réglés.
C'est pourquoi l'UE appuie l'adhésion de la Russie à l'OMC. Elle espère que le nouveau partenariat pour la modernisation qui vient d'être lancé constituera un complément important du futur accord de partenariat et de coopération UE-Russie.
Chers collègues,
De même que l'UE doit poursuivre son évolution, la Russie doit se moderniser. Léon Tolstoï à dit un jour: "Tout le monde pense à changer le monde, mais personne ne pense à se changer soi même. "
Au même titre que l'Europe, vous devez investir dans des infrastructures qui ont été rénovées pour la dernière fois dans les années 70 - et il ne s'agit pas seulement des infrastructures énergétiques. Si l'UE et la Russie veulent la réussite au XXIe siècle, le changement s'impose.
Il faut diversifier l'économie russe et éviter de devenir dépendants du pétrole et du gaz qui sont devenus la drogue de la Russie, comme le Président Medvedev l'a souligné à juste titre.
La modernisation doit être générale et ne pas se limiter au domaine économique. Un État vraiment moderne doit garantir à ses citoyens le droit de s'épanouir, il doit garantir l'éducation, les soins de santé, une presse libre et cette valeur universelle que sont les droits de l'homme.
Nous vous considérons comme des amis, ce qui signifie que nous soulevons des problèmes qui nous préoccupent : les droits de l'homme et les violations des droits de l'homme, notamment au Caucase, les meurtres non élucidés de journalistes et de défenseurs des droits de l'homme, l'impunité des services secrets, autant de problèmes qui nous préoccupent et qu'il nous faut aborder.
La Russie ne deviendra jamais un État moderne si elle ne parvient pas à résoudre ces problèmes. Cela est important pour nous, mais aussi pour vous qui aspirez à devenir une société moderne et démocratique.
Le prix annuel du Parlement européen pour les droits de l'homme porte le nom d'Andrei Sakharov, qui déclarait un jour: "Nous devons formuler des demandes raisonnables et créer une vie digne de l'homme et des objectifs que nous ne percevons que confusément".
La Russie devrait avoir le courage de s'imaginer à cinquante années d'ici et de réaliser son rêve.
Chers étudiants,
Nous devons avoir aussi une approche commune du libre-échange des idées, de l'information parce que nous vivons dans une communauté planétaire et souhaitons que vous, citoyens de Russie, fassiez pleinement partie de cette communauté.
C'est pourquoi j'estime que le petit pas que représente la mise en place progressive d'un régime sans visa est si important. De fait, il contribue à cet échange.
La Russie et l'UE doivent constituer une communauté de partenaires égaux, d'amis et de collègues qui s'attellent aux défis auxquels nous sommes confrontés. Je suis conscient de m'adresser aujourd'hui aux futurs dirigeants de la Russie et ne doute pas que vous serez disposés à assumer les responsabilités du nouvel ordre mondial.
Chers amis,
Le XXIe siècle ne sera pas un siècle de paix et de stabilité si nous nous méprenons sur la nouvelle gouvernance mondiale. La Russie est un acteur clé de cette gouvernance. Nous devons coopérer pour la rendre optimale.
Je vous remercie.