Grand angle
Des VIP au Parlement européen - Première partie
Institutions - 28-07-2008 - 09:00
Le Parlement européen n'est pas seulement l'institution au sein de laquelle le débat européen se formalise : c'est aussi un lieu d'ouverture vers la société civile et ses représentants. Régulièrement, des personnalités politiques, des leaders spirituels ou des "porteurs d'opinion" viennent exposer leurs convictions aux députés. A chaque visite au Parlement, La Une a rencontré ces VIP. Voici une compilation de l'intervention de ces personnalités exceptionnelles dans l'enceinte européenne.
Vous pouvez (re)découvrir ici :
- pourquoi le Prince Charles a fait du changement climatique son combat principal;
- ce qu'attend le Premier ministre ukrainien, Mme Ioulia Timochenko, de l'Europe;
- quel message spirituel le Grand Mufti de Syrie, Ahmad Badr al-din Hassoun, a fait passer au Parlement;
- ce qu'espère pour son nouveau pays le Premier ministre du Monténégro, Milo Djukanovic;
- en quoi la liberté religieuse contribue à la paix, avec la rapportrice des Nations-Unies Asma Jahangir.
Cliquez sur les liens ci-dessous.
Sommaire du dossier :

Le Prince Charles appelle à la révolution face au réchauffement climatique 
Ioulia Timochenko : « Vous êtes nos meilleurs partenaires ! » 
Grand Mufti de Syrie : «Le dialogue entre les cultures est le chemin du bonheur» 
Le Monténégro dans l’UE? D’ici 2012, répond le premier ministre Milo Djukanovic 
Asma Jahangir : « Donner la parole à l’immense majorité qui veut vivre dans la diversité »
REF.: 20080707FCS33568
Le Prince Charles appelle à la révolution face au réchauffement climatique
« Le rôle de chacun de nous et de nous tous sera absolument crucial » pour relever le défi du changement climatique. Jeudi, le Prince Charles a prononcé un vibrant discours devant les députés européens, appelant de ses vœux une Europe leader en matière de lutte contre le réchauffement du climat et la déforestation. « Nous devons être courageux et révolutionnaires dans notre approche », a-t-il averti, car le « tic-tac fatal de l’horloge du changement climatique s’accélère ».
Le Prince Charles a été « l’une des premières personnalités internationales à attirer l’attention du monde sur le danger posé par le réchauffement de la planète », a affirmé le président du Parlement européen, Hans-Gert Pöttering, en accueillant le Prince de Galles au Parlement européen. Cette visite princière intervenait dans le cadre d’une visite officielle de deux jours à Bruxelles.
Le tic-tac infernal de l’horloge du changement climatique
Le tableau de la planète dressé par le Prince Charles est alarmant : dans son discours, il a souligné que selon de récentes études, « la calotte glacière du Pôle Nord fond si vite que certains scientifiques prédisent sa disparition totale en été, d’ici sept ans seulement ».
Mentionnant les conclusions du panel d’experts de l’ONU sur le changement climatique, il a affirmé que « jusqu’à 2 milliards de personnes dans le monde vont manquer d’eau potable et jusqu’à 30% des espèces animales et végétales risquent de disparaître si l’augmentation de la température se stabilise entre 1.5 et 2.5 degrés ».
Comment arrêter le « tic-tac de plus en plus rapide de l’horloge du changement climatique » ? « Nous ne pouvons pas faire moins qu’être courageux et révolutionnaire dans notre approche de la lutte contre le réchauffement », a lancé le Prince Charles devant les députés européens.
Les forêts, « thermostats naturels de la planète », sont en danger
Les forêts tropicales sont des « thermostats naturels qui aident à réguler le climat » de la planète. Elles permettent aussi la subsistance des peuples parmi les plus pauvres. Pourtant, chaque année, « 20 millions d’hectares de forêts sont détruites ou dégradées, soit la taille de l’Angleterre, de l’Ecosse et du pays de Galles réunis », a rappelé le Prince Charles.
Aussi incroyable que cela puisse paraître, « nous continuons à détruire le système d’air conditionné de la planète », a-t-il ajouté, avant de comparer la perte de biodiversité à la destruction d’une bibliothèque remplie de précieux ouvrages et ce, avant même de les avoir lus.
Un partenariat inédit du secteur public, privé et des ONG
Face à ce constat, il est de la responsabilité de chacun d’agir avant qu’il ne soit trop tard, car la menace est « unique dans l’Histoire », a affirmé le Prince Charles. Pour la contrer, il faudra « le plus grand partenariat public, privé et des ONG qui n’ait jamais existé », selon lui. « Nos enfants et petits-enfants ne nous pardonneront jamais si nous échouons », a-t-il conclu.
Des députés européens enthousiasmés par le discours princier
Le Prince de Galles a été ovationné par les députés européens à l’issue de son discours. Nous avons pu recueillir les réactions de certains d’entre eux.
Le vice-président socialiste de la commission Environnement, le député danois Dan Jorgensen, s’est félicité que le discours du Prince Charles ait été « dans la même lignée que les récentes décisions prises au niveau européen ». « Nous devons nous fixer des objectifs très hauts -à la fois pour le secteur public et le privé », a-t-il ajouté.
Edward Mc Millan-Scott, député britannique, s’est quant à lui félicité de cette « visite remarquable du futur Roi d’Angleterre, sur des sujets qu’il étudie en détails depuis de nombreuses années. Le leadership de personnalités comme le Prince Charles est significatif et je pense qu’il a choisi le bon forum pour s’exprimer », a-t-il ajouté.
Vous pouvez lire et réécouter le discours du Prince Charles en cliquant sur les liens ci-dessous.
Ioulia Timochenko : « Vous êtes nos meilleurs partenaires ! »
Ancienne figure de la Révolution orange en Ukraine et désormais premier ministre, Ioulia Timochenko était au Parlement lundi, dans le cadre de sa tournée européenne. Elle a présenté les priorités de son gouvernement, avant de discuter avec les députés européens des relations entre l’Ukraine et l’Europe, notamment dans le domaine énergétique. Petit résumé de ses paroles…
L’Ukraine est un « partenaire crucial pour l’Union Européenne » et le Parlement européen soutient fortement l’intégration de son voisin ukrainien dans l’UE : c’est par ces mots que le polonais Jacek Saryusz-Wolski, président de la commission des Affaires étrangères, a accueilli Ioulia Timochenko au Parlement.
Comme le président de la délégation avec l’Ukraine, le député roumain Adrian Severin, il a souligné néanmoins le besoin de réformes dans le pays, pour renforcer encore davantage les liens qui unissent l’Europe à l’Ukraine.
Ioulia Timochenko au Parlement, le symbole d’un soutien indéfectible
« Je me souviens encore de tous les députés européens portant une écharpe orange à Kiev, en soutien à la révolution orange », a raconté le premier ministre ukrainien, évoquant le soulèvement populaire qui a fait basculer l’Ukraine fin 2004. Elle en était l'une des principales figures, avec l’actuel président, Viktor Iouchtchenko.
Sans le soutien indéfectible des députés, « rien n’aurait été possible », a ajouté Ioulia Timochenko, avant de lancer : « Vous êtes nos meilleurs partenaires ! ».
Agir « pour les peuples, pas pour les politiciens »
Ioulia Timochenko a assuré aux députés européens que son gouvernement se battrait pour la transparence et contre la corruption ; en somme, « pour les peuples, pas pour les politiciens ». Le pouvoir devra rester « ouvert », c’est-à-dire que l’opposition doit être forte et participer au jeu démocratique.
Dans le domaine économique également, la lutte contre la corruption est essentielle, selon le premier ministre. Le gouvernement s’est engagé dans une simplification du système d’impôts et dans la promotion des petites et moyennes entreprises.
Il a également mis autour d’une même table investisseurs et entrepreneurs, qui ont rédigé 200 propositions pour éliminer les obstacles à leurs activités (ce qu’ils attendent du gouvernement, les règles commerciales qu’ils aimeraient avoir etc.) : le gouvernement en a déduit un « plan d’action » qu’il s’est engagé à mettre en œuvre.
Après les élections, la stabilité politique ?
Le 30 septembre 2007 ont eu lieu des élections législatives anticipées en Ukraine : pour Ioulia Timochenko, c'était un signe de démocratie, non pas d’un dysfonctionnement du pays. Elle a également assuré aux députés européens que les prochaines élections seraient les présidentielles, prévues en 2010.
Les relations UE-Ukraine : une priorité
« Je ne vois pas d’alternative à l’Europe », a expliqué Ioulia Timochenko, car « nous sommes historiquement un pays européen ». Si une zone de libre-échange entre l’UE et l’Ukraine est selon elle très importante, c’est l’intégration à l’UE qui reste une priorité.
Certes, il reste des efforts à faire, elle le reconnaît : « nous n’avons pas toujours fait nos devoirs, mais nous allons faire de notre mieux pour rattraper le temps perdu », a-t-elle assuré aux députés. Il faudra que l’Europe soutienne aussi le pays sur des initiatives de transparence, par exemple sur les contrôles électroniques mis à disposition des douanes pour éviter les trafics.
L’indépendance énergétique de l’Ukraine
Enfin, Ioulia Timochenko a évoqué un thème qui préoccupe tant l’Ukraine que les européens : l’énergie. Parlant d’un marché unique de l’énergie avec l’UE, elle a exprimé les aspirations de son gouvernement à « attirer les investissements européens » dans son pays.
A propos des relations entre l’Ukraine et la Russie, dont les tensions se sont focalisées sur la question énergétique, Ioulia Timochenko a assuré faire de son mieux pour avoir de bonnes relations avec la Russie ; mais « les intérêts nationaux de l’Ukraine priment et l’indépendance énergétique est importante pour nous », a-t-elle averti.
En savoir plus :
- Communiqué de presse : Ioulia Timochenko "totalement persuadée de l'avenir européen de l'Ukraine"
- Dossier : "Elections en Ukraine : voyage avec les observateurs du Parlement européen"
- Résolution du Parlement sur la politique européenne de voisinage
- Commission Affaires étrangères
- Délégation du Parlement européen avec l'Ukraine
- Site personnel de Ioulia Timochenko (en anglais)
Grand Mufti de Syrie : «Le dialogue entre les cultures est le chemin du bonheur»
Il est le plus haut dignitaire musulman sunnite du pays : le Grand Mufti de Syrie, Sheikh Ahmad Badr al-din Hassoun, a prononcé un discours de paix devant les députés européens, mardi 15 janvier. Invité à l’occasion de l’année européenne du dialogue interculturel, il est venu avec une délégation multiconfessionnelle. Nous l’avons rencontré au lendemain de son intervention, pour une discussion très…spirituelle.
Sheikh Ahmad Badr al-din Hassoun est réputé pour être un ardent défenseur du dialogue interculturel. Il en a fait une nouvelle fois la preuve à Strasbourg, en répondant à l’invitation du président du Parlement européen et surtout en venant accompagné de représentants des différentes religions de Syrie.
Parmi eux, l’évêque chrétien Antoine Odo : c’est lui qui a traduit pour nous les mots en arabe du Grand Mufti.
Hier, dans l’hémicycle, vous avez affirmé que l’humanité partageait une seule civilisation : comment interpréter cela pour que nos leaders politiques parviennent à résoudre les conflits dans le monde ?
« Hier, j’ai dit qu’il n’y avait qu’une seule civilisation mais beaucoup de cultures. La civilisation est comme un énorme vaisseau au sein duquel les cultures abondent.
Les cultures spirituelles, qu’elles soient chrétiennes ou musulmanes, donnent à l’humanité sa dimension morale. La civilisation humaine est fondée sur la moralité et la raison. Cette dernière construit la part matériel de la vie, tandis que la moralité soude les hommes entre eux et construit de l’amour. Voilà pourquoi, dans ce monde devenu un petit village, nous pouvons bénéficier de toutes les cultures et les rassembler dans une seule et même civilisation.
Avant, une personne ne pouvait entendre un prêche ou un sermon que dans son lieu de culte. Maintenant, elle peut recevoir des centaines de chaînes de télévisions qui offrent à voir, chacune, une culture particulière : nos enfants peuvent désormais être à l’écoute du monde entier.
On ne peut nier notre universalité, mais il faut également défendre nos identités particulières pour préserver la beauté du monde. Voilà pourquoi le dialogue entre les cultures est le chemin du bonheur pour l’homme, un chemin qui nous éloigne des conflits. »
Le Proche-Orient est une Terre sainte pour trois religions qui, toutes, affirment leur amour de la paix. Pourtant, la paix semble là-bas impossible : comment l’expliquer ?
« Le problème ne vient pas des hommes ou des religions, mais des politiciens qui interprètent mal les textes religieux, que ce soit la Bible, la Torah ou le Coran. C’est l’Homme qui est sacré, pas un bout de terre ou une église, un mur des lamentations ou une mosquée.
Dans les textes des trois grandes religions, on peut lire que les doigts d’un enfant sont plus sacrés que la Terre entière. Cet enfant est le travail de Dieu : celui qui le détruit attaque Dieu ! Détruisez un bâtiment religieux, on pourra le reconstruire ; détruisez une créature de Dieu, qui lui redonnera la vie ?
Ce qui est étrange, c’est que le message saint a été transformé pour justifier le meurtre d’hommes. Certains parlent d’un peuple saint et d’un peuple impie, d’un lieu saint et d’un lieu profane. Or, seul Dieu est saint ! Si quelqu’un détruit une œuvre de Michel-Ange, que pensera-t-on de lui ? Qu’il est ignorant, violent, semblable aux animaux et sans respect pour les valeurs humaines. Et si quelqu’un détruit une créature créée par Dieu lui-même ?
Ceux qui fabriquent des mines antipersonnel, des armes de destruction massives sont des ennemis de la civilisation humaine, car ils tuent l’homme (peut-être d’ailleurs qu’Alfred Nobel a créé son prix pour racheter le mal qu’il a fait en inventant la dynamite…). »
En tant qu’ancien Mufti de la ville d’Alep et actuel Grand Mufti de Syrie, vous êtes connu pour votre travail en faveur de la coexistence pacifique entre les peuples. Vers qui adressez-vous désormais votre message ?
« Lorsque j’ai été nommé Grand Mufti de la République arabe syrienne, les gens ont pensé que j’étais seulement Mufti des musulmans. Mais après mon premier discours à la radio et à la télévision, je suis devenu Mufti des musulmans, des chrétiens, des laïcs et de tous les citoyens de mon pays.
Je ne me limite pas à une seule communauté : j’ai d’ailleurs demandé aux autres leaders spirituels de faire la même chose. J’essaye de développer cette approche dans l'ensemble du monde arabe et musulman, et dans le monde entier.
Les leaders spirituels se doivent d’être universels et de ne pas se cantonner à une communauté ou une confession. Le Pape n’est pas seulement responsable pour les catholiques, mais pour toute l’humanité ; un Mufti n’est pas seulement responsable pour les musulmans, mais pour le monde entier. »
Le Monténégro dans l’UE? D’ici 2012, répond le premier ministre Milo Djukanovic
Milo Djukanovic est à la tête du gouvernement d'un petit pays des Balkans qui compte 650 000 habitants : le Monténégro. Artisan de l’indépendance en 2006, le premier ministre monténégrin vise désormais l’adhésion de son pays à l’Union Européenne, « d’ici 2012 », a-t-il affirmé au Parlement européen hier. Nous l’avons rencontré pour une discussion sur l’utilisation de l’Euro dans le pays, son adhésion à l’UE et la stabilité de la région, quelques mois après l’indépendance proclamée du Kosovo.
En quoi l’adhésion du Monténégro à l’Union Européenne peut-elle aider votre pays à résoudre ses problèmes ?
« A l’époque où nous luttions pour notre indépendance, nous disions vouloir prendre en main notre avenir qui réside, nous l’avons toujours su, dans l’Europe. Pourquoi souhaitons-nous adhérer à l’UE ? Simplement parce que nous partageons le même système de valeurs.
Ce n’est pas, comme on pourrait le croire, parce qu’un petit pays comme le nôtre veut obtenir des fonds de préadhésion. Nous croyons dans nos capacités. Mais nous voulons que le Monténégro et la région entière des Balkans de l’Ouest fasse partie du système politique, économique et de sécurité de l’UE.
Dans les Balkans nous avons eu des crises cycliques, jusqu'à la plus récente. Voilà pourquoi il est dans l’intérêt non seulement des Balkans de l’ouest, mais aussi des pays déjà membres de l’UE, d’intégrer les pays de la région. »
Qu’apportera le Monténégro à l’Union Européenne ?
« Tout les pays apportent quelque chose et ce sera le cas aussi du Monténégro. Même tout petit, le Monténégro enrichira une union déjà riche comme l’UE. Une valeur dont nous sommes fiers -particulièrement compte-tenu du contexte régional-, c’est le multiculturalisme. Cela n’a pas été toujours considéré comme un atout dans la région mais plutôt comme un handicap, surtout dans les années 1990. Voilà pourquoi nous avons eu des guerres de fanatisme religieux si longtemps.
Même si le Monténégro est un petit Etat, il a su préserver la paix, renforcer son harmonie multiethnique, gagner la confiance de la communauté internationale et des investisseurs étrangers et se développer considérablement. La beauté naturelle du Monténégro peut être une valeur ajoutée pour l’UE : nous sommes fiers d’une côte adriatique extrêmement belle, de nos campagnes pittoresques, de nos montagnes, de nos canyons profonds, de nos grands lacs…»
Le Monténégro peut-il servir d’exemple au Kosovo ? Une normalisation des relations entre le Kosovo et la Serbie est-elle possible ?
« C’est même inévitable. Tôt ou tard, la Serbie devra mettre un terme aux erreurs politiques qu’elle commet depuis des décennies. Malheureusement, aucune des deux parties n’était prête à s’accorder sur une solution et cela a conduit à la déclaration d’indépendance du Kosovo.
La communauté internationale et de nombreux pays membres de l’UE ont déjà reconnu le Kosovo : je ne pense pas que qui que ce soit de sérieux souhaiterait revenir en arrière. Nous agissons prudemment pour deux raisons. D’abord parce que le Monténégro est voisin du Kosovo et de la Serbie et que nous devons les aider plutôt que de mettre de l’huile sur le feu. Ensuite, nous avons acquis l’indépendance il y a deux ans en quittant l’union avec la Serbie. Notre indépendance a laissé des traces traumatiques dans les relations entre le Monténégro et la Serbie. »
Pourquoi le Monténégro utilise-t-il de facto l’Euro comme monnaie officielle ?
« Le régime de Milosevic a essayé de résoudre les problèmes économiques en imprimant de la monnaie sans valeur. Nous avons voulu nous protéger et avons introduit le Deutschmark sur le territoire du Monténégro. Quand la monnaie allemande a été remplacée par l’Euro en Allemagne, nous sommes indirectement devenus utilisateurs de l’Euro nous aussi.
Cela ne signifie pas que nous appartenons à l’Union monétaire, même si nous sommes responsables quant à notre utilisation de l’Euro. Mais nous sommes prêts à remplir les critères de Maastricht et nous espérons que dans un proche avenir, nous serons pleinement membres de cette Union monétaire. Nous en avons déjà tiré d’énormes bénéfices. En premier lieu, nous avons abandonné l’illusion que nous pouvions vivre et profiter de l’inflation, comme c’était le cas dans l’ex-Yougoslavie. Ensuite, les investisseurs étrangers travaillent dans leur propre monnaie : nous sommes donc beaucoup plus attractifs avec la monnaie unique européenne. »
Asma Jahangir : « Donner la parole à l’immense majorité qui veut vivre dans la diversité »
Sa tâche est vaste : l’avocate pakistanaise Asma Jahangir est aussi Rapporteur spécial de l’ONU sur la liberté de religion et de conviction. La semaine dernière, elle s’est adressée aux députés européens dans le cadre de l’Année européenne du Dialogue Interculturel. Nous l’avons rencontrée à cette occasion, elle qui se dit résolument optimiste.
Le terme « dialogue interculturel » sonne très académique. Que signifie-t-il concrètement et pourquoi est-il si important ?
« Il ne faut pas avoir une approche académique du terme, mais activiste. Promouvoir le dialogue interculturel, c’est ouvrir l’espace à des voix différentes et des modes de vie alternatifs. Ce n’est pas seulement en parler, mais interagir, créer un environnement où vous interagissez naturellement avec les autres, plutôt que de ghettoïser les gens en fonction de leur race et de leur religion. »
Qui est Asma Jahangir ?
- Née en 1952 à Lahore, l'avocate pakistanaise Asma Jahangir s'est faite connaître pour sa défense infatigable des droits de l'homme et de la liberté religieuse dans son pays. Depuis 2004, elle poursuit son combat à l'échelle planétaire : elle est Rapporteur des Nations Unies pour la liberté de religion et de conviction.
« Lorsque les gens pressentent qu’ils ne seront pas entendus ou compris, ils s’expriment par la violence. Voilà pourquoi l’interaction est essentielle pour empêcher la violence.
L’Europe, comme la communauté internationale, doit clairement envoyer le message que la violence ne sera pas impunie -en particulier aux gouvernements qui offrent cette impunité aux auteurs de violences commises « au nom de la religion ». L’Europe est une région démocratique et elle peut montrer comment il est possible d’approfondir cette démocratie en étant simplement pluraliste. »
Quel est le facteur le plus important pour promouvoir cette ouverture : l’éducation et la famille, les organisations internationales, les médias ?
« Tous sont importants. Les médias ont rarement joué un rôle négatif. La culture elle aussi permet de valoriser le dialogue : en Inde, les films au cinéma ont fait beaucoup pour l’harmonie interculturelle. A travers l’éducation, les gens se forgent une personnalité : elle aussi est importante, tout comme la famille. Il faut empêcher les familles et les communautés d’imposer des restrictions au-delà desquelles les échanges avec autrui deviennent impossibles. Les mariages arrangés, par exemple, existent encore et sont souvent un tabou, même dans des sociétés soi-disant civilisées. Il faut aussi que les politiciens soient ouverts et discutent ouvertement de tout. La dignité des êtres humains doit résider au cœur de toutes les libertés -que ce soit la liberté religieuse, la liberté d’expression ou la liberté de ne pas être exploité.
Vous avez cité Boutros Boutros-Ghali : « Nous sommes, tous et en même temps, les mêmes et différents »…
« J’ai travaillé par le passé avec les couches les plus défavorisées de la société : pour elles, leur dignité est aussi importante que celle des plus privilégiés. Lorsqu’on humilie quelqu’un, quelque soit sa couleur de peau ou sa religion, les sentiments en retour sont universels. En ce sens, nous sommes tous les mêmes. Mais nous pouvons être différents dans nos croyances, nos approches de la vie, notre vie spirituelle. Voilà le sens de cette phrase : nous sommes les mêmes sous de nombreux aspects, mais aussi différents.
L’Europe est une région du monde très privilégiée et ses citoyens ont beaucoup de compétences : c’est à eux d’être les maîtres des dirigeants politiques, pas le contraire. Les citoyens ordinaires doivent montrer la direction, mettre en avant le bon modèle, même s’il implique des positions impopulaires. Les citoyens européens ont davantage le pouvoir d’agir qu’ailleurs. »
Les médias montrent souvent davantage les conflits que l’harmonie : comment les convaincre du contraire ?
« Les médias montrent aux gens ce que les gens veulent voir ! S’il y a un conflit dans un dialogue, c’est ce que les médias vont montrer. Si ce dialogue est ennuyant, ils ne le montreront pas. Mais si le travail des gens est créatif, alors les médias, en général, s’en font l’écho. »
Etes-vous optimiste quant à l’avenir du dialogue entre les cultures ?
« Oui je suis optimiste, parce que partout où je suis allée, j’ai vu que l’immense majorité des gens souhaite vivre dans la diversité. Trop souvent, c’est une petite minorité qui prend les autres en otage. Voilà pourquoi, lorsque les gouvernements et les faiseurs d’opinion publique établissent leurs stratégies, ils doivent donner la parole à l’immense majorité qui s’oppose à la violence, aux discriminations et aux persécutions religieuses. »






