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"Faisons des modérés, des héros"- Sir Jonathan Sacks
Culture - 20-11-2008 - 14:18
Sir Jonathan Sacks, Grand Rabbin des congrégations juives du Commonwealth britannique, était au Parlement européen le mercredi 19 novembre 2008 dans le cadre de l'Année européenne du dialogue interculturel. Après s'être adressé aux députés européens, il nous a accordé une interview exclusive sur l'espoir et l'humour.
L'Europe et l'Amérique offrent deux modèles différents de sociétés multiraciales où coexistent différentes religions. Que peuvent-elles apprendre l'une de l'autre?
Sir Jonathan Sacks- "Les Américains ont toujours intégré les nouveaux arrivants, de sorte que la notion d' "alliance" a toujours fait partie de la culture politique des Etats-Unis. Mais ce concept provient en réalité de la culture européenne d'après la Réforme, qui trouve racine dans la Bible hébraïque. Moi je pense que l'Europe devrait récupérer ce concept qui a le pouvoir d'unir les différents groupes au-delà des différences culturelles. Si nous voulons construire une société, nous devons inclure tout le monde dans sa construction. A partir du moment où vous contribuez à quelque chose, vous en faites aussi partie.
Les Etats-Unis ont eu donc cette idée en s'inspirant de l'Europe. Ils ont emprunté ce concept et ont continué à l'appliquer alors que l'Europe, elle, l'avait oublié. Il a été créé au 17ème siècle au moment où les nations européennes devaient trouver un moyen de s'unir. Les autres manières d'y parvenir n'étaient pas bonnes. La réaction romantique envers le rationalisme au 19ème siècle a fait que soient créées des Etats-Nations fondés sur la notion de race. Lorsqu'un pays se base sur la race, il se ferme. Et nous savons tous ce que cela a engendré dans le passé: deux guerres mondiales et l'holocauste. Nous ne pouvons pas emprunter cette voie une seconde fois.
Vous avez vous-même rencontré des islamistes radicaux. Mais avez-vous pu réellement leur parler?
La condition sine qua none pour pouvoir dialoguer avec quelqu'un est que cette personne reconnaisse le droit de parole de l'autre, qu'elle le considère comme faisant partie de la conversation. Quelqu'un qui nie ma propre existence, mon identité, ou mon droit à disposer de droits, ne peut être qualifié d'interlocuteur. C'est pourquoi la question n'est pas de savoir comment parler avec un extrémiste mais plutôt comment parler avec des personnes modérées afin que les extrémistes soient isolés.
L'Europe doit pouvoir donner plus de pouvoirs aux modérés afin de marginaliser les radicaux. Il s'agit là d'un défi politique parce que, malheureusement, les médias ont tendance à rendre célèbres les extrémistes. Si vous détournez un pétrolier, faites exploser quelque chose ou si vous tuez des hommes, vous devenez célèbre. La structure des médias actuels présente les radicaux comme des modèles pour les jeunes défavorisés. Certains jeunes souhaitent leur ressembler. Si en contre partie il n'y a pas de force pour équilibrer tout cela, alors, nous sommes tous dans l'embarras.
C'est pour cela qu'il ne faut pas parler avec les extrémistes mais faire des modérés, des héros.
Ne pensez-vous pas que les religions devraient être une clé pour la compréhension plutôt qu'une raison de se battre?
La religion c'est un peu comme la météo. Il y a des jours où le soleil brille et nous sommes contents et d'autres fois où il fait froid et on ne peut plus le supporter. Il n'existe pas de religion dans laquelle il n'y aurait pas de bonnes et de mauvaises choses. Dans une époque où priment le changement, l'instabilité, l'incertitude et la peur, les gens se tournent vers ceux avec qui ils se sentent en sécurité; et ces personnes sont toujours des extrémistes. Pour eux, le monde est simple: nous avons raison et ils ont tort. Là où l'instabilité et l'extrémisme religieux règnent, les véritables héros sont ceux qui s'opposent aux radicaux de leur propre religion. Certains ont été assassinés et d'autres excommuniés pour avoir tenté de les dénoncer. Il faut beaucoup de courage pour s'opposer aux extrémistes. Mais si l'on parvient à le faire avec humour, nous parviendrons à nous battre contre eux.
Citation
La politique du désespoir a toujours été dangereuse.Sir Jonathan Sacks
Pensez-vous qu'il y ait un réel espoir de voir les différentes religions coexister un jour dans la paix?
Les gens confondent optimisme et espoir. L'optimisme est le fait de croire que les choses vont s'améliorer. L'espoir c'est la croyance que si nous y travaillons, peut-être serons-nous capables d'améliorer la situation. L'optimisme est une vertu passive alors que l'espoir est résolument actif. Il ne faut pas de courage pour être optimiste mais plutôt une certaine naïveté. Par contre, il faut une sacrée dose de courage pour avoir de l'espoir.
En sachant ce que notre peuple a vécu depuis 3 000 ans, aucun juif ne pourrait être optimiste. Mais aucun d'entre nous ne peut non plus perdre espoir. Notre rôle en tant que leaders religieux est de donner de l'espoir aux gens, dans un monde désespéré. Il n'y a pas d'autre alternative: la politique du désespoir a toujours été dangereuse.
L'humour fait-il partie de cet espoir?
Evidemment! L'humour est le cousin germain de l'espoir. J'ai même suggéré au président du Parlement européen, M. Pöttering, qu'après cette Année européenne du dialogue interculturel soit célébrée l'Année européenne de l'humour. C'était bien évidemment pour rire!
REF.: 20081114STO42075

