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Pour une coopération renforcée UE-OTAN : interview d'Anders Fogh Rasmussen
Sécurité et défense - 18-11-2009 - 18:21
De la situation en Afghanistan aux relations avec la Russie, l'OTAN se trouve à un carrefour. Dans une interview exclusive, son Secrétaire général, le Danois Anders Fogh Rasmussen, a appelé de ses vœux une plus étroite coopération entre l'Union européenne et l'OTAN. Il a également souligné le nécessaire transfert de responsabilité de la communauté internationale aux autorités afghanes. « L'OTAN n'est pas un ennemi de la Russie », a-t-il enfin rappelé alors qu'il se rendra à Moscou en décembre.
Alors que l'Europe développe sa propre politique de sécurité et de défense, comment voyez-vous la coopération entre l'Union européenne (UE) et l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN) à l'avenir ?
Anders Fogh Rasmussen : Tout d'abord, je voudrais souligner que je suis favorable au développement d'une politique de sécurité et de défense au sein de l'UE. Je pense que c'est la voie à suivre. J'aimerais que l'UE soit capable de gérer les situations de crise et de mener des opérations de maintien de la paix en coopération avec l'OTAN. Je ne considère pas le développement de la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD) comme une concurrence pour l'OTAN, mais bien comme un complément.
Je pense qu'une coopération renforcée a du sens tant politiquement que militairement. C'est le cas au Kosovo, où l'OTAN conduit les opérations militaires et l'UE mène une mission civile. En Bosnie c'est l'inverse : nous avons transmis la responsabilité des opérations militaires à l'UE. C'est un excellent exemple de la façon dont nous pouvons créer des synergies.
Cela a du sens de joindre nos efforts d'un point de vue militaire. En passant des marchés ensemble, en faisant des acquisitions ensemble, de manière générale en trouvant des solutions communes, nous pourrions être plus efficaces. Et nous pourrions faire un usage plus efficace de nos moyens financiers.
L'OTAN a sa propre assemblée parlementaire. Quel rôle des institutions comme le Parlement européen et les parlements nationaux peuvent-elles jouer dans la politique de sécurité et de défense ?
AFR : Il y a des différences entre nos Etats membres sur le degré d'engagement des parlements dans la politique de sécurité et de défense. Cela dépend des dispositions constitutionnelles. Une fois que l'on a dit cela, en tant qu'ancien parlementaire, je suis clairement en faveur d'un engagement renforcé des parlementaires dans les questions de sécurité et de défense.
Dans le monde dans lequel on vit, il est crucial de renforcer le lien entre citoyens et prises de décision dans les domaines de la sécurité et de la défense. Jadis, il y avait une très grande distance entre l'establishment diplomatique et militaire et monsieur-tout-le-monde. Aujourd'hui, la politique étrangère et la politique de sécurité et de défense sont entremêlées et interconnectées avec la vie quotidienne de tout-un-chacun.
Anders Fogh Rasmussen
- 1987-1992 : ministre au gouvernement danois (taxes et économie)
- 1998-2009 : Président du parti libéral danois
- 2001-2009 : Premier ministre danois
- Depuis 2009 : Secrétaire général de l'OTAN
AFR : A long terme, je souhaite établir un partenariat stratégique entre l'OTAN et la Russie. D'après moi, la Russie et les Etats membres de l'OTAN partagent en fin de compte les mêmes intérêts en matière de sécurité. Je sais bien que nous avons des désaccords, par exemple au sujet de la Géorgie. Nous devons insister sur l'intégrité territoriale et la souveraineté de la Géorgie. Mais je ne pense pas que ces disputes doivent éclipser le fait que nous faisons face aux mêmes menaces dans de nombreux domaines.
L'une d'elle est l'Afghanistan. Les Russes savent très bien, d'expérience notamment, que si nous oublions l'Afghanistan, les terroristes s'y implanteront à nouveau et pourront facilement se déployer en Asie centrale puis en Russie.
Le terrorisme est un autre exemple. La Russie a elle-même souffert d'attaques terroristes. La prolifération des armes de destruction massive est un troisième exemple. Nous savons tous que les missiles iraniens portent jusqu'en Russie. La piraterie est le quatrième domaine dans lequel nous faisons tous face aux mêmes menaces.
Quand j'irai en Russie en décembre, l'une de mes tâches principales sera de convaincre les dirigeants que l'OTAN n'est pas un ennemi de la Russie. Au contraire : nous partageons les mêmes intérêts dans de nombreux domaines.
Au moment des élections afghanes, vous avez affirmé que seulement 3 % des bureaux de vote avaient été attaqués, preuve que l'OTAN aurait très bien rempli sa fonction. Avec les accusations de fraude conséquentes aux élections, pensez-vous que les autorités afghanes aient laissé tomber l'OTAN ?
AFR : C'est vrai que du point de vue de la sécurité, les élections ont été une réussite avec l'ouverture de presque tous les bureaux de vote et seulement 3 % d'entre eux attaqués. Mais il n'y a aucune raison de cacher le fait que ce fut une période difficile pour nous tous. Cela a pris trop de temps et la façon dont cela a été mené a laissé l'impression d'un manque de crédibilité. Ne nous voilons pas la face, c'est un problème.
C'est la raison pour laquelle nous devons renouveler le contrat entre la communauté internationale et le Président Karzaï et son gouvernement. Le but est de s'assurer que lui et son gouvernement mettent en place une bonne gouvernance, proposent des services de base aux Afghans et combattent efficacement la corruption. A cette fin, nous avons besoin d'un engagement renforcé de la communauté internationale.
Comme vous le savez, les opinions publiques en Europe sont sensibles aux pertes de leurs armées. A partir de quand est-ce que l'OTAN pourra affirmer qu'elle a accompli sa mission ? Quel sont les critères à l'aune desquels on pourra mesurer sa réussite ?
AFR : La mission sera accomplie quand les Afghans seront prêts à prendre la responsabilité de leur propre sécurité et qu'ils feront fonctionner le pays. Bien évidemment, je ne suis pas capable de donner un calendrier exact mais je peux décrire la façon de faire. Il faut transmettre les responsabilités aux Afghans, province par province, en fonction de leur capacité à assumer ces responsabilités.
C'est pour cela que nous devons former les soldats afghans et la police afghane et augmenter les forces de sécurités afghanes. L'OTAN a décidé de mettre en place une mission d'entraînement et il est crucial de s'assurer que cela fonctionne.
De façon réaliste, je crois que ce transfert progressif de responsabilité pourra commencer l'an prochain. Il sera coordonné au sein de l'OTAN et de la Force internationale d'assistance à la sécurité (FIAS).
Le Président Obama pourrait décider très bientôt d'augmenter le nombre de soldats américains en Afghanistan. Qu'en pensez-vous ?
AFR : A mon avis nous allons bientôt avoir plus de moyens et plus de soldats, mais il est un peu tôt pour présenter des chiffres précis. Nous nous trouvons en ce moment dans une phase de consultation intense entre alliés de la FIAS, soit pas moins de 43 pays. Il est nécessaire de prendre le temps pour être sûr de prendre la bonne décision.
Les moyens de l'OTAN sont déjà très sollicités. S'il y avait un nouveau conflit, l'Organisation serait-elle capable d'y faire face ?
AFR : L'OTAN est actuellement la plus forte alliance militaire au monde, avec des capacités énormes. En ce moment, nous sommes concentrés sur notre mission en Afghanistan car beaucoup de choses sont en jeu non seulement pour les Afghans, mais aussi et avant tout pour notre propre sécurité et pour la communauté internationale. Laissez-moi rappeler pourquoi nous sommes en Afghanistan. Les terroristes qui ont attaqué les Etats-Unis le 11 septembre 2009 étaient implantés en Afghanistan. Le lendemain de l'attaque, l'OTAN a décidé d'invoquer pour la première fois de son histoire l'article 5, la clause de défense collective, qui dispose que si un membre de l'Alliance est attaqué, c'est comme si l'ensemble des membres étaient attaqués. La mission n'est pas encore accomplie - c'est pour cela que nous nous concentrons tout particulièrement sur l'Afghanistan.
Je souhaite souligner que la tâche principale de l'OTAN est la défense du territoire des pays alliés, mais nous devons réaliser que dans le monde actuel, la défense de nos propres frontières commence bien souvent très loin, comme en Afghanistan. En ce moment c'est notre priorité numéro un.
L'OTAN est en train de travailler sur un nouveau concept stratégique. Des pays comme les Etats-Unis, le Royaume-Uni, les Pays-Bas et le Danemark préfèrent une stratégie globale tandis que la France et la plupart des nouveaux membres de l'Alliance préfèreraient une vision plus régionale. Que préféreriez-vous ?
AFR : Je ne vois pas de contradiction. Ce sera l'un des points centraux de la discussion sur notre nouveau concept stratégique. Depuis que l'OTAN a été créée il y a 60 ans, la défense du territoire a été notre fonction première et elle le restera !
Nous faisons aujourd'hui face à de nouvelles menaces. Les attaques sur internet sont l'une de ces nouvelles menaces. Pour y faire face de façon appropriée, nous devons transformer nos forces armées.
Aujourd'hui environ 70 % de nos forces armées en Europe sont stationnaires. Si nous voulons que notre défense soit crédible, nous devons avoir des armées plus mobiles, plus flexibles et plus faciles à déployer.
La fonction de Secrétaire général de l'OTAN diffère-t-elle beaucoup de celle de Premier ministre du Danemark ? (Anders Fogh Rasmussen a été Premier ministre danois de 2001 à 2009, ndlr)
AFR : (rires) On me pose souvent cette question ! Il y a des points communs et des différences. Dans mon cas précis, il y a plus de points communs que de différences. Bien entendu, c'est un défi particulier que de rechercher un consensus entre 28 nations souveraines avec 28 intérêts particuliers.
Une fois qu'on a dit cela, je dois vous rappeler qu'en tant que chef du gouvernement au Danemark, je devais rechercher un consensus au sein d'un gouvernement de coalition qui était minoritaire. Puis je devais rechercher une majorité au parlement. Je pense donc que je viens d'un environnement politique où nous avons l'habitude de rechercher le consensus.
Au Danemark, j'avais une réunion tous les mardis avec le gouvernement. Ici je vois le Conseil de l'Atlantique Nord tous les mercredis. Peut-être que la seule différence, c'est le jour de la semaine ! (rires)
L'interview a été conduite en anglais.
REF.: 20091113STO64420

