Dossier
 

Les interprètes du Parlement européen : Babel en action

Institutions - 18-04-2006 - 16:08
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On compare parfois le Parlement européen à la Tour de Babel, du fait du nombre de langues parlées dans ses murs. Mais si la communication a échoué dans la Tour de Babel, le Parlement européen n’a de toute évidence pas ce problème. La différence provient des interprètes : ils permettent aux membres du Parlement de s’exprimer dans leur propre langue et de toujours se comprendre les uns des autres.

Les députés européens sont élus afin de représenter leurs électeurs et non sur la base de leurs compétences linguistiques. Afin de faire régner une équité totale au Parlement européen (PE), tous les députés ont le droit d’utiliser la langue officielle de leur choix au cours des réunions. Ce droit est clairement stipulé dans les Règles de procédure du Parlement européen.
 
L'application de ce droit conduit le PE à devenir le plus grand employeur d’interprètes dans le monde, avec 350 interprètes permanents, rejoints par 400 "free lances" pendant les périodes de surcharge.
 
Dans toutes les réunions parlementaires, les interprètes sont une présence familière. Travaillant depuis les cabines insonorisées situées le long des salles de réunion, ils transmettent fidèlement le message de l'orateur dans les 20 langues officielles de l’Union européenne (UE). S'ils sont visibles par l’assistance, leur vocation demeure de rester dans l'ombre, jamais en pleine lumière, pour servir de voix aux députés.
 
 
REF.: 20060403FCS06935

Faits et chiffres

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Une interprète parlementaire  - © EP Photo Service

Une interprète parlementaire au travail

Tout a commencé, dans les années 1950, avec quatre langues (français, allemand, italien, néerlandais), lorsque la Belgique, l’Allemagne, la France, l’Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas ont institué la Communauté européenne du charbon et de l’acier. Quatre langues, c’est seulement 12 combinaisons linguistiques, ce qui permettait une interprétation en douceur.
 
Les élargissements progressifs jusqu’en 1995, apportèrent langues et complications supplémentaires. Ainsi, le finnois n'était parlé que par très peu de professionnels, sans que ce fût leur langue maternelle. Or, en principe, un interprète travaille de la langue étrangère vers sa langue maternelle. La solution vint du système du « retour », qui consiste à traduire de la langue maternelle vers une autre langue. Les interprètes finlandais furent les premiers à appliquer le « retour » en 1995.
 
L’élargissement de 2004 a presque doublé le nombre de langues utilisées au Parlement. Hormis Chypre, qui utilise le grec, tous les nouveaux Etats membres sont venus avec leur propre langue (le tchèque, l’estonien, le letton, le lituanien, le hongrois, le maltais, le polonais, le slovaque et le slovène). Trouver les interprètes disposant des compétences linguistiques adéquates n’a pas été chose facile, en particulier pour les langues les moins répandues, notamment le maltais qui n’est parlé que par 400 000 personnes.
 
Le Parlement européen travaille donc aujourd'hui en 20 langues, ce qui donne 380 combinaisons linguistiques possibles. L’utilisation du système du retour s’est développée tout comme l’interprétation en « relais » qui consiste à traduire une langue vers une autre en passant par une troisième langue, la langue pivot. Mais plus les interprètes apprennent de langues, plus ces langues seront interprétées directement. Les interprètes travaillent en équipe de trois par cabine. L’équipe complète d’une session plénière compte ainsi 60 interprètes.
 
Et cela ne s’arrête pas là, avec la Roumanie et la Bulgarie qui rejoindront l’UE en 2007. Les interprètes roumains et bulgares ont déjà commencé à travailler pour offrir à leurs compatriotes, en position d’observateurs, la possibilité d’écouter les débats parlementaires dans leur langue maternelle. À l’avenir, le Parlement pourrait répondre aux demandes d’interprétation de l’irlandais. La Croatie et la Macédoine ont demandé à rejoindre l’Union européenne. Le gouvernement espagnol a proposé d’ajouter le catalan, le galicien et le basque pendant les sessions plénières. Et les demandes affluent toujours...
 
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La langue n’est qu’un outil

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Une équipe d'interprètes au travail - © EP Photo Service

Ils écoutent et parlent en même temps

Les interprètes s’expriment parfaitement dans leur langue maternelle et maîtrisent, au moins, deux autres langues. « Pour être interprète, vous devez aimer les langues », nous dit Gertrud Dietze, interprète allemande, « aimer faire l’effort d’atteindre et de maintenir un haut niveau dans une langue ». Les interprètes ont, pour la plupart, quatre ou cinq langues de travail, certains en ont même sept ou huit et ils les connaissent toutes à la perfection. L’important, pour eux, c’est de bien comprendre ce qui est dit, parce qu’ils n’ont pas le temps d’ouvrir un dictionnaire ni de demander à leurs collègues. L’interprète ne peut compter que sur lui-même.
 
Mais la connaissance de la langue n’est qu’un outil ; l’interprétation implique la transmission du message d’un discours. Si bien des personnes peuvent maîtriser une langue, peu sont capables d'être de bons interprètes. C’est une compétence que l’on doit acquérir.
 
Au-delà des simples mots
 
Un interprète qui connaît les opinions politiques des députés européens pourra mieux saisir les intentions des orateurs, au-delà des simples mots. Les interprètes sont des professionnels de la communication, leurs sentiments sur ce qui est dit ne comptent pas. « Je permets aux gens de se comprendre, peu important ce qu’ils disent, même si c’est à l’opposé de ma vérité », déclare Mme Dietze. « Nous privilégions l’impartialité ; c’est plus facile pour ceux qui ont un talent d’acteur, qui peuvent se mettre dans l’état d’esprit de l’orateur…On est sur la même longueur d’onde ».
 
L’interprétation n’est pas une traduction mot à mot, mais la transmission d’un message, capturé dans une langue puis fidèlement rendu dans une autre. Travaillant en temps réel, les interprètes fournissent leur prestation sous pression, et délivrent simultanément le message du discours original dans une autre langue. Ils écoutent et parlent en même temps. Ils ont une écoute sélective qui leur permet de se concentrer sur le message plutôt que sur les mots.
 
On apprend toute la vie
 
Comme la gamme des sujets abordés lors des débats parlementaires est quasiment illimitée, l’interprète doit avoir une bonne culture générale et une expertise solide dans tous les domaines des activités de l’UE.
 
En cabine, les interprètes ne disposent que de peu de temps, alors ils en passent beaucoup à se préparer, à lire les documents pertinents dans leurs langues de travail, à essayer de se tenir informés des changements et des nouveaux termes. Une autre partie essentielle de leur travail consiste à lire la presse régulièrement et dans des langues différentes, afin de se tenir au courant de la situation politique internationale et de ses derniers développements. « Vous devez comprendre les concepts, pour que les choses viennent à vous naturellement, sinon ils se précipitent et s’accrochent aux mots », explique Mme Dietze.
 
Les réunions du Parlement se tiennent, en majorité, à Strasbourg et Bruxelles, mais parfois elles ont lieu dans d’autres pays, obligeant les interprètes à beaucoup voyager. Bien que fatiguants, ces déplacements constituent une bonne opportunité pour apprendre. La formation permanente fait partie du métier d’interprète. « Il ne se passe pas de jour sans que je me dise en rentrant chez moi : aujourd’hui, j’ai appris quelque chose de nouveau », affirme Mme Dietze.
 
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Les notes préparées à l'avance, un vrai cauchemar

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Console d'interprétation dans une cabine - © EP Photo Service

Console d'interprétation dans une cabine

Le métier d’interprète n’est pas aussi facile qu’il n’y paraît de l’extérieur. Les députés européens oublient souvent que leur intervention est interprétée en simultané dans d’autres langues, alors ils utilisent fréquemment un langage imagé, des blagues et des jeux de mots qui peuvent être extrêmement difficiles, sinon impossibles, à traduire. Les chiffres, le débit rapide des orateurs et la lecture de notes ne facilitent pas non plus la vie des interprètes.
 
Les jeux de mots sont la source des principales difficultés de l’interprète. « Dans certains cas, vous pouvez les traduire, surtout lorsque vous trouvez, dans votre propre langue, un équivalent qui convient. Mais, c’est risqué, parce que cet équivalent peut être interprété différemment du jeu de mots d’origine et les députés européens qui écoutent votre traduction peuvent réagir en fonction de vos propos et non selon ceux de l’orateur », nous déclare Bernard Gevaert, interprète néerlandais.
 
Le temps de parole extrêmement limité dont dispose chaque participant des sessions plénières peut aussi être la source de problèmes. Comme ils veulent dire beaucoup de choses, les députés européens parlent très vite et, même parfois, en lisant les notes préparées à l’avance. Le fait de parler vite ne pose pas de problème si le député européen improvise, le cauchemar commence lorsque l'intervenant lit un texte écrit.
 
« Il est important de garder un œil sur la salle de réunion »
 
La communication non verbale est l’un des éléments que les interprètes doivent transmettre et ils doivent faire passer des codes non verbaux, tels le ton de la voix ou la gestuelle. C’est pourquoi il est essentiel que l’interprète ait une vue directe et complète sur l’orateur et l’assistance, afin de voir les différentes réactions.
 
« Je regarde en permanence la salle de réunion » souligne Mme Dietze. « Il est important de voir qui entre et qui sort ou de remarquer par exemple que le président chuchote quelques mots à son assistant. Les choses peuvent prendre une tournure inattendue et vous ne serez prêts que si vous êtes à même de les anticiper ».
 
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