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Débats
Mercredi 15 novembre 2006 - Strasbourg Edition JO

6. Séance solennelle - Qatar
PV
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  Le Président. - Mesdames et Messieurs, Votre Altesse, je voudrais accueillir l’émir du Qatar, le cheik Hammad bin Khalifa al-Thani. Je voudrais également signaler que nous avons la visite du président du parlement ukrainien, qui se trouve dans la tribune officielle.

Nous avons l’honneur de vous accueillir aujourd’hui, en tant que premier chef d’État d’un pays du Golfe s’adressant au Parlement européen.

En effet, c’est la première fois que nous avons le plaisir et l’honneur de recevoir un chef d’État de la très importante région du Golfe.

Vous avez été un pionnier dans le processus de démocratisation de votre région. Vous avez promu une Constitution écrite, approuvée par référendum, qui garantit toute une série de réformes démocratiques, y compris, bien sûr, la reconnaissance de la liberté d’expression et d’opinion, l’octroi du suffrage universel à tous les adultes, hommes et femmes, et la création d’un parlement qui sera élu lors des élections qui se tiendront l’année prochaine.

En outre, Votre Altesse, vous avez joué un rôle essentiel sur la scène internationale. Vous et votre pays. Un petit pays qui ne compte que 200 000 habitants, ainsi que plus de 600 000 immigrants. Un pays qui a organisé la conférence de Doha marquant le coup d’envoi du cycle de l’OMC, lequel est toujours en cours.

Il s’agit du seul État arabe qui est actuellement membre du Conseil de sécurité des Nations unies.

C’est un pionnier en ce qui concerne l’octroi d’aides financières et l’envoi de troupes pour la force de maintien de la paix au Liban. Leurs troupes s’y trouvent aux côtés des nôtres.

Il a donné une impulsion significative à la recherche d’une solution pacifique au conflit israélo-palestinien, car il est l’un des rares États arabes à entretenir des relations commerciales avec Israël.

Il y a dix ans, en 1996, vous avez également pris une décision fondamentale, qui a entraîné des répercussions à l’échelle mondiale, en autorisant la diffusion d’émissions de la chaîne de télévision Al-Jazira, ce qui a considérablement transformé l’accès aux nouvelles et aux informations dans le monde arabe.

Aujourd’hui, cette chaîne émet en anglais et contribue au dialogue et à la compréhension entre les civilisations. Nous reconnaîtrons peut-être un jour l’importance d’une chaîne en arabe et en anglais et nous aurons peut-être aussi un jour une chaîne de télévision européenne émettant en arabe.

Votre Altesse, nous sommes intéressés par ce que vous avez à nous dire ce matin.

Nous souhaitons entendre votre point de vue sur le développement de la démocratie au Qatar. Toutefois, nous souhaitons également entendre votre opinion sur la manière dont nous pouvons promouvoir la paix en Palestine. Ainsi que la paix et la stabilité en Irak. Et comment apaiser les tensions avec l’Iran.

Tout au long de mon mandat - qui prendra fin bientôt -, j’ai insisté sur l’importance, pour l’Europe, de nos relations avec le monde arabe et islamique. Je crois qu’il s’agit de l’un des principaux défis géostratégiques que nous, les Européens, devons relever: nos relations avec le monde islamique, qui doivent aller plus loin que nos relations avec nos voisins immédiats, les pays de la Méditerranée.

Par conséquent, le Parlement est ravi que les négociations aient débuté sur un accord commercial entre notre Union - l’Union européenne - et les États membres du Conseil de coopération du Golfe. Nous espérons qu’il sera possible de conclure ces négociations prochainement, afin que nous puissions établir avec le Qatar et ses voisins des relations caractérisées par un contenu plus stratégique et politique. Cela rend votre visite d’aujourd’hui au Parlement européen d’autant plus significative et pertinente.

Votre visite, la visite de votre pays, est importante pour nous pour plusieurs raisons et, de surcroît, elle a lieu en ce jour symbolique, car c’est aussi aujourd’hui que le groupe de travail des Nations unies sur l’Alliance des civilisations vient de présenter ses recommandations au secrétaire général, M. Annan, à Istanbul.

Le moment est opportun pour votre présence parmi nous, à Strasbourg, au cœur de l’Europe, pour que vos opinions et les points de vue du monde arabe puissent nous rapprocher et nous permettre de progresser à l’avenir d’une manière plus unie qu’auparavant.

 
  
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  Son Altesse Sérénissime Cheikh Hamad Ben Khalifa Al-Thani, Émir de l’État du Qatar(1). - Au nom de Dieu, le Miséricordieux, le Clément, Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs, je tiens à vous faire part de ma gratitude pour votre aimable invitation à m’exprimer devant votre Assemblée, qui représente 450 millions d’Européens et constitue l’un des exemples d’intégration régionale les plus réussis du monde. Je voudrais également vous remercier de votre hospitalité, de votre accueil chaleureux et des sentiments bienveillants dont vous avez fait preuve à mon égard.

En s’adressant au Parlement européen, on ne peut qu’exprimer une grande admiration pour le travail consciencieux accompli sur le continent européen depuis de nombreuses décennies. Durant celles-ci, vos pays, mus par la raison et la volonté, ont été en mesure d’oublier les pages douloureuses du passé et d’ouvrir un nouveau chapitre prometteur, englobant une multitude d’exemples de réussites. Le statut international de premier plan dont dispose aujourd’hui le Parlement européen représente une source d’inspiration qu’une multitude d’autres pays tentent d’égaler. Notre monde arabe connaît la Ligue des pays arabes, laquelle nous fait espérer que nos accomplissements seront à la hauteur des vôtres. Je voudrais par conséquent souligner que la démocratie n’est pas une simple nécessité pour tous les pays du monde, mais une condition préalable à l’achèvement de l’intégration économique régionale et à la stabilité des relations internationales, quelle que soit la région du monde concernée. En effet, elle empêche tout État de prendre des décisions arbitraires relevant de l’ensemble des nations, de tous les pays.

L’État du Qatar, comme vous le savez, a choisi la démocratie pour protéger les droits de l’homme et obtenir la participation des citoyens. Notre choix démocratique est en accord avec notre obligation de pratiquer le principe d’Al-Shoura, l’une des règles fondamentales de l’islam, une règle qui ne peut être ignorée et qui a été mise en place afin de renforcer la participation populaire. Par conséquent, la démocratie ne peut se limiter à quelques-uns, elle doit concerner l’ensemble de la population. Ce principe ne peut s’appliquer de manière sélective. C’est un droit fondamental qui ne peut être ignoré ni enfreint. Parfois, la réalité de notre région s’écarte des principes de l’islam. Ce n’est pas un problème touchant au principe proprement dit qui est en cause, mais une erreur d’interprétation et une mise en pratique imprécise.

L’islam n’appelle pas uniquement ses croyants à participer aux affaires publiques, mais aussi à respecter les minorités et à protéger leurs droits. Il encourage les personnes à découvrir les cultures des autres, à interagir avec eux dans une relation d’échange. Je me suis considérablement réjoui de constater que nombre de mes amis européens le savaient et connaissaient très bien l’histoire de leurs voisins. Cela démontre leur désir de s’engager dans des relations et un dialogue fertiles avec leurs voisins.

Je tiens à signaler que les Arabes ont joué un rôle de pont ayant permis à la civilisation grecque de traverser l’Europe, par la traduction des œuvres grecques en arabe. De nombreux philosophes et penseurs grecs célèbres ont, ce faisant, été versés dans l’esprit européen, déclenchant ainsi la Renaissance.

De nombreuses personnes sont entrées en contact avec l’islam et se sont converties à cette religion, avec une conviction totale et de plein gré, à la suite d’interactions et d’échanges culturels avec des musulmans. L’islam s’est répandu par le dialogue et s’est développé par la foi. Il n’a jamais été imposé à qui que ce soit par la force. Certains affirment le contraire, mais ils se trompent et ont déformé l’islam.

Il importe dans le cas présent de souligner l’importance du dialogue entre croyants de diverses religions et de s’efforcer d’assurer la continuité entre celles-ci afin d’éviter tout conflit artificiel et inutile. Malheureusement, certains individus et groupes, en Orient comme en Occident, appellent ce conflit de leurs vœux. Ces personnes sont ignorantes et sont devenues les ennemis de ceux qui sont différents par leur race ou leur couleur. Ils n’ont pas vu dans la diversité du monde une source de bien-être et n’ont pas tenu compte de l’appel au rapprochement et au dialogue dans ce monde.

Je profite de l’occasion qui m’est offerte pour appeler l’ensemble des personnes raisonnables, sages et honnêtes, à l’Est comme à l’Ouest, à s’unir pour contrer ces appels à la division et à l’intolérance, qui menacent la paix et le respect des religions et des lieux saints.

(Applaudissements)

Nous devons encourager le respect des religions et des lieux saints, afin de les mettre hors de danger. Il importe tout autant de coopérer pour lutter contre la vision déformée que s’est construite chaque partie au sujet de l’autre, et qui est l’œuvre des fauteurs de trouble, de l’ignorance et des extrémistes. L’État du Qatar déploie des efforts permanents dans ce sens et accueille de nombreux forums dans le but d’encourager le dialogue entre civilisations, notamment le Forum annuel pour le dialogue interreligieux.

La situation au Moyen-Orient a toujours présenté une importance majeure pour l’Europe, en raison de la proximité géographique des deux régions et de leur continuité politique, économique et culturelle, laquelle n’a jamais cessé d’exister à travers l’histoire. Cette proximité souligne l’intérêt indubitable de l’Europe à soutenir une réforme complète dans les pays du Moyen-Orient et à encourager ceux-ci à poursuivre ces réformes avec sérieux et sans possibilité de revenir sur la démocratie, sans pour autant abuser du concept de démocratie par des mots vides de sens. Une réforme intégrale et une démocratie réelle représentent la voie à suivre pour améliorer la situation au Moyen-Orient, pour que ses pays puissent connaître la stabilité, pour que ses citoyens puissent jouir de la liberté, pour que ses institutions se renforcent et pour que ses États progressent sur la base du respect de la loi. Un Moyen-Orient dont les peuples disposent de l’ensemble des bases et des moyens scientifiques et économiques pour traiter d’égal à égal avec leurs voisins et avec le reste du monde. Pour être leurs partenaires, et non leur être aliénés.

À cet égard, nous savons, et l’Europe le sait probablement mieux encore, que l’immigration provenant du Moyen-Orient ou transitant par cette région est devenue un défi de taille. Bien que l’Europe ait travaillé d’arrache-pied pendant plusieurs années afin de relever ce défi, les solutions efficaces doivent toujours remonter aux racines du problème et traiter ses causes, pas uniquement ses symptômes. Par conséquent, lorsque le processus de réforme aboutira et que la culture de la démocratie se stabilisera au Moyen-Orient, lorsque ses peuples seront en mesure de combattre toutes les formes de corruption, nombre de ceux qui aspiraient à une vie décente en dehors de leur pays cesseront d’émigrer, puisqu’ils pourront satisfaire leurs aspirations dans leur propre pays.

La consolidation de la démocratie et l’instauration de la paix au Moyen-Orient constituent des objectifs d’égale importance. L’absence de démocratie et de solution équitable au problème palestinien a produit diverses formes de violence, que certaines personnes considèrent comme un type de terrorisme à combattre par les moyens les plus radicaux, sans faire la différence entre l’une ou l’autre forme, ni examiner les causes qui le nourrissent. Nous dénonçons toutes les formes de terrorisme et nous œuvrons avec la communauté internationale pour les combattre. Toutefois, nous préférons faire la distinction entre la terreur exercée gratuitement sur des personnes innocentes, quel qu’en soit le prétexte, laquelle doit être dénoncée, et le droit légitime des peuples à résister à l’occupation en vertu des lois et coutumes internationales.

Nous estimons qu’une solution juste à la question palestinienne doit se fonder sur l’application de toutes les résolutions internationales, tant par les Israéliens que par les Palestiniens, avec le soutien de la communauté internationale aux deux parties. Cette démarche permettra d’éviter le niveau de complexité atteint récemment par les relations entre les deux parties. Le gouvernement palestinien, constitué par le mouvement Hamas conformément au libre arbitre du peuple palestinien ces derniers mois, aurait dû bénéficier de la possibilité de travailler pour le peuple qui l’a élu.

Au lieu de récompenser le peuple palestinien pour l’exercice de la démocratie - un phénomène rare dans notre région -, l’intéressé a été sanctionné pour cette même raison. Je ne comprends pas comment un embargo peut être imposé à un gouvernement démocratiquement élu ni comment il est possible d’imposer des sanctions collectives à tout un peuple, au seul motif d’avoir exercé son droit démocratique d’élire ceux qui le gouverneront.

(Applaudissements)

N’est-il pas hypocrite de réclamer des élections libres avant de contester leur résultat?

La résolution de la question palestinienne dépend de la disposition d’Israël à remplir toutes ses obligations en appliquant les résolutions internationales, qui stipulent le retrait des territoires arabes occupés, l’installation d’un État palestinien indépendant ayant la ville sainte de Jérusalem pour capitale, la cessation immédiate de la destruction des infrastructures palestiniennes ainsi que des assassinats et des actes de torture perpétrés contre des civils, à la suite desquels des dizaines de Palestiniens innocents des territoires occupés ont perdu la vie - le dernier exemple en date étant le massacre de Beit Hanoun. Telle est l’issue permettant de sortir la question palestinienne de l’impasse dans laquelle elle se trouve. Nous pensons par ailleurs que la communauté internationale doit redoubler d’efforts afin de régler rapidement ce problème, car le monde entier, et non le seul Moyen-Orient, en profiterait.

Il est nécessaire d’identifier un arrangement global au conflit arabo-israélien. La guerre de destruction menée récemment par Israël contre le Liban l’a confirmé une nouvelle fois. Compte tenu de l’arrêt des combats et du lancement des missions des forces de la FINUL - à laquelle le Qatar a décidé de participer -, nous espérons que le Liban sera en mesure d’exercer sa souveraineté sur l’ensemble de son territoire et qu’Israël respectera cette souveraineté.

En ce qui concerne l’Irak, nous espérons que le pays surmontera la crise à laquelle il fait face actuellement, qu’il préservera sa souveraineté et l’unité de ses territoires et que le peuple irakien retrouvera la sécurité et la liberté. Je suis certain que l’Union européenne, consciente des dangers de la situation irakienne sur la stabilité régionale du Moyen-Orient, redoublera d’efforts afin d’aider l’Irak à maîtriser la situation dangereuse dans laquelle il se trouve actuellement.

La stabilité au Moyen-Orient nécessite également la poursuite des efforts du Parlement européen en vue de parvenir à une solution pacifique concernant le programme nucléaire iranien, qui confirmera la vocation purement pacifique de ce dernier, sous la supervision de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Nous voudrions, à cet égard, réitérer l’appel que nous avons lancé pour faire de la région du Moyen-Orient une région dépourvue d’armes nucléaires et contraindre Israël à ratifier le traité de non-prolifération.

(Applaudissements)

Avant de terminer mon allocution, je voudrais souligner la force de la relation de coopération qui existe entre l’Union européenne et l’État du Qatar en particulier, ainsi qu’avec le Conseil de coopération des États du Golfe arabe d’une manière générale. L’État du Qatar, depuis qu’il a ratifié le traité de coopération conclu entre les pays du Conseil de coopération des États du Golfe arabe et celle qui s’appelait encore la CEE en 1989, a développé ses relations avec l’Union européenne dans plusieurs domaines. Dans le seul secteur énergétique, le Qatar a signé des contrats avec plusieurs pays de l’Union européenne, notamment l’Italie, la Belgique, la Grande Bretagne et l’Espagne, afin de couvrir les besoins en gaz naturel de ces pays. Nous collaborons également dans d’autres domaines, en matière culturelle, politique et économique par exemple. Le Qatar et l’Union européenne seront par conséquent en mesure de renforcer davantage encore leurs liens.

Je voudrais vous remercier encore une fois. Que la paix et la grâce de Dieu soient avec vous!

(L’Assemblée, debout, applaudit l’orateur)

 
  
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  Le Président. - Merci pour votre intervention, Votre Altesse. Je suis certain qu’elle aura permis de susciter une meilleure compréhension des opinions du monde arabe, du monde islamique, sur les questions d’intérêt commun, tant pour l’Europe que pour vous-mêmes.

C’était un honneur pour le Parlement européen de vous recevoir. Merci beaucoup.

(Applaudissements)

(La séance solennelle est levée à 12h30)

 
  

(1) L’Émir s’est exprimé en arabe. Ceci est une traduction.

Dernière mise à jour: 24 janvier 2007Avis juridique