"C'est pour moi un grand honneur de prendre la parole devant vous pour la première fois en tant que Président du Parlement européen. Si j'ai revêtu de nouvelles fonctions, rien n'a changé en ce qui concerne ma personnalité et la netteté de mes propos.
Dès le départ, le Parlement européen s'est prononcé sans ambiguïté contre une modification du traité, et cela parce que celle-ci n'était absolument pas nécessaire, parce que nous craignons qu'un débat sur une modification du traité ne revienne à ouvrir la boîte de Pandore. Les citoyens et les citoyennes ne comprendraient pas que, au cœur d'une crise, nous discutions au sujet des institutions et des dispositions du traité. Ils attendent de nous des réponses à leurs préoccupations quotidiennes. Si nous ne leur apportons pas ces réponses, la confiance dans les institutions politiques, qu'elles soient nationales ou européennes, sera encore mise à mal. Revenons enfin aux contenus. Abordons la question de savoir comment tirer l'Europe de la crise. Attelons-nous résolument aux vrais problèmes.
Le Parlement européen entend apporter une contribution constructive, ce qui suppose sa participation au processus.
Le pacte budgétaire fait de la discipline budgétaire la panacée contre la crise de la dette et prévoit des freins à l'endettement national ainsi que des sanctions automatiques. Certes, une gestion budgétaire réfléchie s'impose pour maîtriser la dette publique. Certes, la réduction de ces dettes est une affaire d'équité entre les générations. Faute d'une telle démarche, nous nous retrouverions un jour dans la situation honteuse de léguer nos enfants non pas une maison, mais seulement les hypothèques afférentes à celle-ci. S'assurer qu'une nouvelle crise n'arrive pas, cela ne suffit pas, c'est bien sûr tout à fait nécessaire, mais seul et accompagné de mesures d'austérité dans de nombreux Etats membres cela n'apportera guère de croissance économique et d'emploi.
Le Parlement européen défend de longue date l'idée selon laquelle il faut des budgets durables mais aussi des investissements. L'Europe a besoin d'investissements pour assurer la relance économique, pour renforcer la demande et, surtout, pour réduire un endettement considérable. L'Europe a besoin de la croissance pour préserver l'emploi et pour en créer, pour assurer les pensions et l'éducation. 45 millions de personnes sont aujourd'hui au chômage en Europe. C'est là un triste record. Personne ne peut se réjouir de ce que 5 millions de jeunes âgés de 15 à 24 ans sont au chômage et qu'en Espagne, près d'un jeune sur deux est sans emploi. Si une génération montante entière se trouve privée de perspectives d'avenir, il y a un risque d'éclatement de la société dans son ensemble.
Qu'allons-nous faire pour relancer l'économie européenne, pour procurer un emploi à ces personnes?
Nous, députés au Parlement européen, avons à de multiples reprises, dans de nombreuses résolutions, défini et proposé des mesures concrètes pour relancer l'économie, réglementer les marchés financiers et réduire les déséquilibres économiques entre les pays, notamment, en dernier lieu, dans le contexte du "Six-Pack."
Le Parlement européen est l'enceinte où sont examinées de manière contradictoire les orientations politiques de l'UE, l'enceinte où les préoccupations des citoyens trouvent écho et où leurs intérêts sont défendus avec force. Si cela pose souvent problème et est parfois dérangeant, nous nous efforçons toujours d'élaborer des solutions concrètes.
C'est pourquoi nous demandons, à la majorité exceptionnelle de 530 suffrages issus de l'ensemble des groupes politiques, à participer aux discussions sur un pied d'égalité avec les autres institutions.
La tendance persistante à considérer que des sommets comme celui-ci apportent des solutions, lesquelles, par la suite, restent lettre morte, suscite des espoirs qui ne sont pas comblés ultérieurement. Cela compromet la confiance à l'égard de la capacité d'action de l'UE.
Un effort est aujourd'hui entrepris pour jeter les bases d'une Union budgétaire. Nous nous en félicitons.
À cause du veto du Premier ministre britannique, nous nous engageons dans cette voie à 26. Je tiens à vous remercier expressément d'avoir résisté lorsque le Premier ministre britannique a cherché à obtenir des dérogations aux dispositions régissant les marchés financiers.
Tout en comprenant les contraintes auxquelles votre démarche a été soumise, je voudrais lancer une mise en garde énergique contre deux évolutions extrêmement dangereuses.
Premièrement, nous devons nous unir pour éviter une scission de l'Europe. Nous ne pouvons admettre que l'Union européenne éclate ou que l'Europe à plusieurs vitesses soit consolidée. Divisés, nous sommes faibles; unis, nous sommes forts.
Deuxièmement, nous n'accepterons pas une union budgétaire qui échappe au contrôle des représentants du peuple, que ce soit au niveau national ou européen. La cohérence du droit communautaire doit être préservée, nous ne pouvons nous offrir le luxe d'avoir deux catégories de règles.
D'après ce que les représentants des parlements m'ont dit des négociations, le pacte budgétaire semble se fonder sur la méthode communautaire. Au terme d'une lutte âpre, le Parlement est enfin de nouveau reconnu comme législateur disposant des mêmes droits que le Conseil. Il s'agit là d'une bonne nouvelle: le Conseil européen renonce à s'engager davantage dans l'impasse de l'intergouvernementalisme.
Il eût été possible d'arrêter 99 % des dispositions conformément à la procédure législative ordinaire. En passant par la voie détournée d'un débat sur des modifications du traité et d'un accord intergouvernemental, on en est revenu à la procédure législative ordinaire. C'est une bonne chose, mais ce résultat aurait pu être atteint plus facilement.
Il n'empêche que quelques propositions du Parlement européen n'ont, à ce jour, pas trouvé écho dans le projet. Je vous exhorte à entendre enfin ces demandes:
En premier lieu, il faut que tout le contenu du pacte budgétaire soit transposé dans les traités de l'UE dans un délai de cinq ans.
En deuxième lieu, il faut que le Parlement européen participe à tous les sommets consacrés à l'euro et à tous les sommets européens. Le mécanisme de stabilité européen a, lui aussi, été négocié sans notre participation. Cela n'est pas acceptable pour le Parlement.
En troisième lieu, les 26 signataires doivent avoir les mêmes droits de participer aux réunions des Sommets européens, qu'ils soient membres ou non de la zone euro.
L'Europe doit se développer en une véritable Union économique et budgétaire. C'est la conclusion à laquelle nous aboutissons chaque jour lorsque nous tournons nos regards vers l'autre rive de l'Atlantique: la dette et l'inflation sont nettement plus élevées aux États-Unis qu'en Europe. Pourquoi les États-Unis ne sont-ils pas autant confrontés aux mêmes problèmes que nous?
Parce que nous n'agissons pas de manière unie, parce que nous ne disposons pas de mécanismes pour compenser les déséquilibres économiques entre les différents pays, parce que nous ne mettons pas en œuvre les mesures arrêtées dans le cadre du Six-Pack. Nous nous soumettons aux diktats du marché et traînons la patte à l'allure déterminée par les agences de notation.
C'est précisément Standard & Poor's qui qualifiait récemment la stratégie de sauvetage d' "autodestructrice". Le pacte miserait trop unilatéralement sur un renforcement des économies sans accroître le potentiel de croissance. C'est sur cette évaluation qu'a reposé l'abaissement de la note de neuf pays de la zone euro!
Le pacte vise à rétablir la confiance des marchés, qui est également indispensable. Toutefois, cela ne saurait se faire aux dépens de la confiance des citoyens.
2012 est l'année au cours de laquelle nous devons sortir de la crise. Le Parlement européen entend contribuer à cet objectif de manière constructive et résolue.
Quelles sont nos propositions concrètes?
Nous voulons une taxe sur les transactions financières. Une majorité écrasante au sein du Parlement a réclamé l'instauration de cette taxe dès le mois de mars 2011. C'est une question d'équité: ceux qui sont responsables de la crise ne sauraient se tirer d'affaire avec des profits qui se chiffrent en milliards alors que les contribuables paient le prix de la spéculation Une taxe de 0,05 % permettrait de collecter chaque année quelque 200 milliards d'euros dans l'UE. Cela permettrait d'anéantir l'attrait des opérations électroniques hautement spéculatives et de stabiliser les marchés financiers.
Nous voulons des obligations en euros.
Des prêts communs à taux d'intérêt peu élevés permettraient d'atténuer la crise de la dette et de stabiliser le système bancaire. De telles obligations constitueraient une arme puissante contre la spéculation et la flambée des taux d'intérêt. Il nous a de nouveau été donné de voir comment les fonds spéculatifs ont misé délibérément sur la faillite de la Grèce. Cela doit cesser. Des obligations en euros constitueraient le signal que l'Europe croit en son avenir commun.
Nous voulons une agence de notation européenne, une agence de notation qui mette fin au monopole américain, qui évalue selon des critères clairs, dont les intérêts soient transparents et échappent à tout conflit d'intérêts.
Nous voulons une initiative européenne en faveur de la croissance. Le Parlement européen examine un certain nombre de rapports d'initiative dans ce domaine, notamment sur des obligations de stabilité.
Une autre mesure opportune consisterait à employer de manière ciblée les milliards d'aide que les États membres n'ont pas utilisés au lieu de les restituer aux contributeurs. Le Fonds social européen dispose pour l'heure de 30 milliards de crédits non affectés. Une partie de ceux-ci devrait être investie dans des projets en faveur de l'emploi des jeunes. Nous nous félicitons expressément de l'annonce faite par le Président Barroso au sujet de la présentation, ce jour, d'une initiative en faveur de la croissance.
Sous la pression des marchés et face à des événements qui se conjuguent, il est parfois difficile d'élaborer des solutions dépassant le court terme, de se donner le temps de la réflexion, de se représenter que l'histoire s'écrit ici, dans ce local du Conseil, à la Commission et au Parlement. L'Europe a un destin commun. Nous partageons tous la responsabilité de franchir avec courage de nouvelles étapes dans la voie de l'intégration, d'expliquer aux citoyens des décisions difficiles et d'écouter ceux-ci.
Il paraît que les citoyens et les citoyennes ne sont plus favorables à davantage d'Europe. Je n'en crois rien. 77 % des citoyens de l'UE souhaitent une coordination économique plus étroite. À leurs yeux, l'UE n'est pas le problème mais la solution.
Ne galvaudons pas cette confiance. Adoptons enfin la taxe sur les transactions financières, les obligations en euros et l'initiative européenne pour la croissance.
Je vous remercie de votre attention."
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