Allocution de M. Martin Schulz, Président du Parlement européen - Ouverture de la journée sur "les acteurs régionaux comme vecteurs de paix"
Monsieur le Président AHTISAARI
Monsieur le Secrétaire Général du SEAE et représentant de Mme ASHTON, Pierre VIMONT,
Mesdames et Messieurs, chers collègues députés,
C'est avec beaucoup de plaisir que je vous accueille, aujourd'hui, pour cette journée consacrée aux "acteurs régionaux comme vecteurs de paix" organisée conjointement par le Crisis Management Initiative (CMI) et le Parlement européen.
Nous aurons l'honneur d'entendre aujourd'hui, au sein du Parlement européen, des personnalités de haut niveau venues de tous les continents et issues d'horizons professionnels divers. Qu'ils soient diplomates, représentants de la société civile, journalistes ou universitaires, ils ont tous en commun de s'être engagés au service de la médiation de conflits et de la construction de la paix. Cet expérience unique, ils la partageront avec nous et nous aideront à réfléchir au rôle qui pourrait être celui de l'Union européenne dans ce domaine.
Je tiens, en premier lieu, à leur souhaiter à tous la bienvenue dans cette "maison" et à les remercier chaleureusement pour leur précieuse collaboration. Permettez-moi également, en ouverture de cette journée, de partager avec vous quelques réflexions personnelles sur cette question :
1. Si l'Union européenne peut légitimement s'interroger sur son éventuel rôle en tant que médiateur, c'est d'abord parce qu'elle-même a su construire, difficilement mais inexorablement, la paix à l'intérieur de ses frontières.
Nous le répétons tous les jours : nous traversons une crise économique et sociale sans précédent, l'Europe vacille et le doute semble s'être emparé de nos concitoyens.
Nous avons tendance à l'oublier, mais notre plus grande réussite, à nous, Européens, demeure d'avoir consolidé un espace de paix où la négociation et le dialogue ont remplacé la guerre. C'est là notre plus grande victoire.
Après avoir été un champ de batailles de manière quasi ininterrompue pendant des siècles, après avoir été au cœur de la déflagration des deux guerres mondiales qui ont endeuillé le XXème siècle, l'Europe a su trouver, grâce à quelques hommes remarquables et volontaires, le chemin de la réconciliation.
La route vers la paix a été longue : à l'aube du XXIème siècle, à quelques centaines de kilomètres seulement d'ici, nous avons de nouveau dramatiquement failli à notre devoir de paix, en laissant une nouvelle fois une barbarie sans nom éclater sur les ruines de l'ex-Yougoslavie, entre 1991 et 1999. Cette guerre a fauché 200 000 victimes et jeté plus de deux millions de déplacés sur les routes.
Et pourtant, que constatons-nous aujourd'hui ? En moins de 15 ans, que de chemin parcouru !
La Slovénie est devenue un Etat membre dès 2004 ; le Conseil européen, il y a deux mois, a enfin accordé le statut de candidat officiel à la Serbie ; et c'est vers un avenir européen intégré pour l'ensemble des Balkans occidentaux que nous nous efforçons d'avancer.
Pas plus tard que la semaine dernière, j'accueillais ainsi avec émotion, au sein du Parlement européen, à Strasbourg, les 12 premiers parlementaires croates nommés à titre d'observateurs, dans l'attente de la pleine intégration de leur pays à l'Union européenne.
C'est que nous avons fait le choix - le choix courageux et difficile - de cicatriser nos blessures et de rêver d'un avenir commun ; nous avons fait le choix de la paix et du dialogue ; nous avons fait le choix de la réconciliation et du vivre ensemble.
Ma conviction, c'est que de cette histoire tragique et de la réponse humaniste qu'elle a décidé d'y apporter, l'Union européenne tire à présent une légitimité certaine pour jouer un rôle de premier ordre au service de la paix sur la scène internationale.
2. C'est pourquoi, dans un monde où les acteurs régionaux prennent une place croissante dans les efforts de médiation, l'Union européenne se doit, au nom de ses valeurs, de réfléchir au meilleur moyen d'apporter sa pierre à l'édifice.
Qu'il s'agisse des institutions gouvernementales ou des représentants de la société civile, ceux que l'on a coutume d'appeler les "acteurs régionaux" jouent un rôle de plus en plus important dans la prévention des conflits et la construction de la paix à travers le monde.
a- Il s'agit, notamment, des Etats réunis au sein d'organisations régionales.
Je rappelle que la Charte des Nations unies prévoyait déjà, dans son chapitre VIII, la possibilité d'une action à caractère régionale pour régler les affaires de paix et de sécurité internationales, pourvu que cette action soit compatible avec les buts et les principes des Nations unies.
Cette perspective présente évidemment de nombreux avantages : une meilleure connaissance des réalités du terrain ; l'implication des acteurs locaux et, partant, une plus grande légitimité et une meilleure appropriation des solutions proposées.
On connaît l'action remarquable de l'OSCE ou du Conseil de l'Europe, naturellement ; mais il faut aussi porter notre regard sur des initiatives au-delà de l'hémisphère nord, en Asie, en Amérique latine ou en Afrique.
Je pense, par exemple, à la volonté affichée par les membres de l'ASEAN de négocier collectivement avec la Chine la question des revendications territoriales des archipels de la Mer de Chine méridionale, même si Pékin privilégie les négociations bilatérales avec chacun des huit Etats riverains.
En Afrique, de la même manière, c'est à une légitime africanisation de la médiation et de la résolution des conflits que nous assistons, de plus en plus, par l'implication de l'"Union africaine" ou d'ensemble sous-régionaux comme la CEDEAO, la "Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest".
Enfin, l'implication de l'UNASUR, « l'Union des nations sud-américaines », lors de la crise bolivienne de 2008, fournit un cas d'école : elle a permis avec succès, grâce à l'implication de ses membres, de mettre rapidement un terme à la dérive dangereuse qui s'était emparée de la Bolivie et l'entraînait alors vers la violence et le chaos.
b- Les « acteurs régionaux » ne se limitent pas, d'ailleurs, aux Etats, et doivent également s'entendre comme les organisations non gouvernementales ou les représentants de la société civile qui, sur le terrain, ont si souvent mis leur courage au service de la paix, de la réconciliation et de la justice.
Je dirais un mot, en particulier, des femmes qui, aux quatre coins du monde, depuis les Mères de la Place de Mai, à Buenos Aires, aux femmes marchant en tête des manifestations du Printemps arabe, en Tunisie, en Egypte ou en Syrie, nous ont si souvent donné des exemples de courage et d'abnégation contre la violence et au service de la lutte contre l'impunité et de la justice sociale.
Face à ces évolutions historiques qui accroissent le rôle des acteurs régionaux dans la construction de la paix, qui transforment la scène internationale et la manière dont interagissent ses acteurs, l'Union européenne se doit de se positionner au mieux comme acteur de paix.
3. Que nous ayons une légitimité indéniable à œuvrer au service de la paix dans le monde, en effet, nul ne le conteste. Mais la grande question, pour nous, Européens, est de savoir comment l'Union européenne peut – et doit – agir dans ce domaine.
L'Union européenne en fait-elle assez ? Est-elle efficace ? Doit-elle agir elle-même directement ? Ou doit-elle se contenter d'appuyer en arrière-plan l'action d'acteurs impliqués plus avant dans le processus de médiation ?
Comment peut-elle garantir que son action soit en parfaite cohérence avec l'ensemble des acteurs impliqués, à commencer par les agences des Nations unies et l'ensemble des Etats membres ?
Notre influence diplomatique, notamment en termes de médiation internationale - puisque c'est aujourd'hui le sujet qui nous réunit -, est-elle véritablement à la hauteur de nos ambitions ? Pourrait-on imaginer de nouvelles pistes pour progresser et renforcer notre action dans ce domaine ?
Ce sont tous ces points que, je l'espère, nous pourrons aborder au cours des quatre ateliers prévus aujourd'hui, à travers des exemples aussi divers que le Soudan, le Proche-Orient, la région des Grands lacs ou Aceh : autant de situations vécues, de réflexions, de commentaires, que les intervenants auront la possibilité d'évoquer avec nous aujourd'hui pour nous aider à apporter quelques réponses.
Et parmi ces questions, une, particulièrement, me tient à cœur, qui est celle de la structure institutionnelle de l'Union européenne au service de sa politique étrangère et de sécurité commune.
4. L'Union européenne a, progressivement, mis en place des outils plus efficaces au service de son action internationale. Mais ces derniers demeurent perfectibles, à mon sens, notamment en ce qui concerne le rôle alloué au Parlement.
Depuis la tragédie yougoslave, nous avons, heureusement, beaucoup progressé. Une véritable Politique Européenne de Sécurité Commune (PESC) est née ; en complément de notre politique de coopération et de développement, des missions extérieures, à la fois militaires et civiles, ont été mises en place ; les diplomaties des Etats membres ont appris à développer un véritable dialogue sur l'ensemble des dossiers internationaux.
Le Traité de Lisbonne nous a même permis d'aller plus loin : nous avons désormais, pour donner une voix et un visage à notre Politique de Sécurité et de Défense Commune (PSDC), une Haute Représentante pour les Affaires Extérieures et la Politique de Sécurité, qui dispose d'une administration, le Service Européen d'Action Extérieure (SEAE), pour mettre en œuvre ses politiques.
Les instruments financiers à notre disposition, de la même manière, évoluent rapidement. Nous travaillons ainsi à la mise en place, actuellement, d'un "European Endowment for Democracy" (EED) qui nous donnera plus de flexibilité et une meilleure capacité de réaction pour accompagner les transitions démocratiques en cours dans le monde arabe.
Réjouissons-nous : il s'agit là d'avancées majeures, que tous les partisans d'une Europe plus forte appelaient de leurs vœux depuis longtemps.
Pourtant, puisque nous nous livrons aujourd'hui à un exercice de réflexion libre et ouvert, en tant que Président de cette institution, en tant que député européen, je ne peux que m'interroger, avec vous, sur la place réservée au Parlement européen.
Nous autres députés sommes, traditionnellement, au sein du triangle européen, les défenseurs privilégiés des droits de l'Homme et des libertés fondamentales. Cela correspond à une évolution historique, puisque c'est dans ce domaine, principalement, que le Parlement a commencé à faire entendre sa voix en politique étrangère, mais c'est aussi le reflet de la volonté déterminée, de la part de ses membres, de défendre sans concession les valeurs de démocratie et de liberté qui fondent le projet européen.
Notre implication ne se limite plus, heureusement, aux questions de droits de l'Homme. Nous avons acquis, au fil du temps, une influence croissante sur l'ensemble des questions internationales : à travers, par exemple, les missions d'observation électorale, l'auditions des représentants spéciaux, la ratification des traités internationaux et notre participation à des assemblées parlementaires multinationales, nous avons fait de cette enceinte un lieu privilégié de débat et de décision sur les questions de politique étrangère.
Pourtant, notre rôle demeure, par la volonté même des Etats membres et des traités successifs, singulièrement limité en matière de politique étrangère et de sécurité commune.
Faut-il qu'il en soit toujours ainsi ? Ne pourrait-on pas imaginer que le Parlement européen, qui possède une autorité morale particulière et qui demeure un réservoir exceptionnel de talents et de compétences, ne joue un rôle plus actif sur ces questions ?
N'est-ce pas le mouvement même de la construction européenne, qui avance vers une démocratisation croissante et une transparence accrue des processus de décision, qui le voudrait ? En particulier, dans le domaine de la médiation des conflits, n'existe-t-il pas une nécessité d'accroître le rôle de la diplomatie parlementaire européenne ?
Je suis sûr que cette journée au service de la paix, aujourd'hui, nous permettra d'apporter quelques réponses à l'ensemble de ces questions et de progresser utilement vers une Europe plus forte, plus démocratique et plus unie sur la scène internationale. C'est, en tout cas, mon vœu le plus cher, comme Président de ce Parlement et comme ardent défenseur de l'idée européenne qui repose sur le respect et la promotion des valeurs universelles et des libertés fondamentales.
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