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Discours de Martin Schulz, Président du Parlement européen, à l'occasion de la réception du prix international Charlemagne d’Aix-la-Chapelle

Discours
Aix-la-Chapelle
14-05-2015

Mesdames, Messieurs,
Lorsque j'étais enfant, mon père, qui était policier, était de service chaque année le jour de l'Ascension pour assurer la sécurité de la cérémonie du prix Charlemagne. Comme je demandais avec insistance à ma mère où était mon père et ce qu'il faisait, elle a fini par m'amener à la mairie d'Aix-la-Chapelle. Alors que je me tenais sur la place du marché avec ma mère et que je voyais Jens Otto Krag ou Joseph Luns nous saluer depuis l'escalier de la mairie, je n'imaginais pas un instant que je recevrais moi aussi, un jour, le prix Charlemagne.

Je suis profondément ému, humble et aussi un peu fier, en tant qu'enfant du pays, d'avoir été choisi par les habitants d'Aix-la-Chapelle pour recevoir cette importante distinction.

Bon nombre des lauréats du prix Charlemagne qui se sont exprimés ici avant moi ont été des architectes de l'unification européenne. Ils ont construit la maison européenne. En tant qu'enfant de l'après-guerre, j'ai eu la chance de grandir et de vivre dans cette maison.

Quand on est citoyen d'une région frontalière, on est en quelque sorte européen de manière instinctive. Pour nous tous, qui avons grandi après la guerre dans ce triangle entre l'Allemagne, les Pays-Bas et la Belgique, dans ce microcosme européen, l'expérience des frontières s'est révélée marquante. Ces frontières, faites de barrières en bois, faisaient partie de notre vie quotidienne. Des frontières qui voyaient se former de longues files d'attente lorsque nous voulions passer de l'autre côté pour le week-end, pour faire les courses ou rendre visite à des proches. Des frontières qui restaient aussi parfois fermées en raison d'un match de football. Nous avons tous vu et ressenti à quel point les frontières sont étouffantes et combien l'on se sent libre en les ouvrant. Pour moi, les frontières ouvertes sont la meilleure preuve des avancées que nous devons à l'unification européenne. Pourtant, l'ouverture des frontières n'a été que la conclusion d'un long processus de dépassement d'autres frontières: culturelles, économiques et linguistiques.

Nous avons surmonté ce qui nous séparait pour trouver notre unité. Le message de l'Europe est celui-ci: surmonter ce qui nous sépare pour créer l'unité. C'est pourquoi je m'oppose avec énergie à toute tentative de nous retirer cette liberté! Vouloir réintroduire les frontières, c'est vouloir nous séparer à nouveau!

J'ai longtemps été maire de Würselen, une ville voisine d'Aix-la-Chapelle, et j'ai ainsi eu le grand privilège d'apprendre à connaître l'Europe au quotidien. C'est depuis cette époque que j'ai développé la ferme conviction que les décisions politiques doivent toujours être prises au plus près possible des citoyens qu'elles concernent, que la politique a besoin d'un visage humain et qu'elle doit être à la portée de tous et compréhensible par tous.

En tant que responsable politique européen, je rencontre souvent des citoyennes et des citoyens qui ne comprennent pas l'Union européenne. Pour eux, l'Union européenne est un ensemble d'institutions très abstraites et très éloignées de leur quotidien; c'est le vaisseau spatial bruxellois planant à mille lieues de leurs préoccupations, ou encore un monstre bureaucratique. Je suis inquiet de constater que de plus en plus de personnes se distancent de l'Europe, lui tournent le dos et ne se sentent plus à l'aise dans la maison européenne.

Certes, l'idée fondatrice de l'Europe -surmonter ce qui nous sépare grâce à la coopération des États et des peuples au-delà des frontières- demeure incontestée. Mais de moins en moins de personnes s'identifient avec "l'Union européenne". Une question se pose à présent: devons-nous pour cette raison renoncer à l'idée européenne, ou devons-nous rendre l'Union plus compréhensible et plus performante? Je suis convaincu que nous devons suivre cette deuxième voie afin de développer encore cette grande idée.

C'est pourquoi j'ai fait de mon devoir, en tant que président du Parlement européen, d'ouvrir grand les portes et les fenêtres de la maison européenne. Afin que les citoyens européens puissent regarder à l'intérieur et comprendre ce qui s'y passe, qui y fait quoi, quand, où et pourquoi. Il n'y a pas d'autre manière de restaurer la confiance perdue.

C'est l'objectif que je partage avec les présidents du Conseil européen et de la Commission européenne, eux aussi lauréats du prix Charlemagne, Donald Tusk et Jean-Claude Juncker.

Car si la méfiance est source de jalousie, la confiance est porteuse d'avenir.

Or, ces dernières années la méfiance a gagné du terrain et a engendré l'émergence de forces qui cherchent à faire régresser l'Europe, qui prônent une renationalisation, qui mettent en doute notre démocratie et, je n'ai pas peur de le dire, qui sont même prêtes à détruire l'Union européenne.

La pérennité de notre mode de vie n'est nullement garantie. C'est pourquoi il est inutile de se voiler la face et de penser qu'il n'y a pas d'alternative à l'Union. Il y a bien un autre choix, c'est la renationalisation.

Nous devons donc décider ce que nous voulons: voulons-nous agir chacun de notre côté et chacun pour soi ou voulons-nous défendre ensemble notre modèle de société et notre compétitivité dans un monde globalisé?

Les visions nationales étriquées présentent le retour à l'État-nation idéalisé comme un havre de plénitude et donnent l'impression que des réponses aussi simplistes que "la fermeture des frontières" ou "l'abandon de l'euro" pourraient suffire à résoudre les problèmes extrêmement complexes que connaît le monde du XXIe siècle. Or, une fois que les problèmes ont pris une envergure européenne, les projets de solutions ou les instruments purement nationaux sont voués à l'échec.

J'en suis convaincu: si elle se défait, l'Europe sombrera dans l'insignifiance. Mais ensemble, nous, les Européens, formons une communauté forte d'États et de peuples, qui garantit à ses citoyens des droits que les habitants d'autres parties du monde cherchent à obtenir, parfois au péril de leur vie. Dans d'autres régions de ce monde, le travail des enfants, la torture et la peine de mort persistent, on tire sur les grévistes et on coupe internet lorsque l'opinion du peuple déplaît à l'autorité nationale.

Lorsque ces États deviennent plus compétitifs que nous, précisément parce qu'ils ne respectent pas les droits fondamentaux, nous pouvons soit les imiter, soit affirmer avec courage que ceux qui veulent commercer avec nous -le marché le plus riche du monde- doivent commencer par respecter nos droits et nos normes. Nous tirons notre force économique de notre marché intérieur, où les économies sont fortes car interconnectées. C'est précisément cette force qui nous permet de défendre nos valeurs fondamentales. C'est là que se situe la mission de l'Europe, unie à l'intérieur et donc plus forte face au reste du monde: garantir la démocratie et l'État de droit, ainsi que l'équité sociale et économique au XXIe siècle.

Quiconque porte atteinte à ce projet compromet l'avenir des générations futures.

Chaque génération est à la fois bénéficiaire et donateur d'un héritage. Ma génération a reçu la maison européenne en héritage de la génération des vaillants fondateurs et fondatrices. A la lumière de notre histoire tragique, ils ont décidé de lier nos intérêts respectifs de manière si étroite qu'aucune guerre ne soit plus possible et de nous faire coopérer de manière solidaire afin de relever ensemble les défis qui se présentent. À mes yeux, cette réalisation constitue pour nous, Européens, la plus belle réussite de notre continent du point de vue de la civilisation depuis la philosophie des Lumières. Cette décision courageuse nous a offert la paix et la démocratie tout au long de ces 70 dernières années et, depuis la chute du Mur de Berlin, il y a 25 ans, a permis à toute l'Europe d'en profiter enfin.

Ma génération doit désormais veiller à ne pas transmettre à nos enfants cette splendide maison européenne à l'état de ruine. C'est précisément la mission que les fondateurs de ce prix international Charlemagne d'Aix-la-Chapelle nous ont confiée dans les années 1950, alors que la ville était en ruines.

Pour faire en sorte que nos enfants profitent eux aussi de l'unité européenne, nous devons restaurer la confiance perdue, rendre enfin l'Europe compréhensible et lui donner un visage familier.

Le système des candidats têtes de liste européens, "Spitzenkandidaten" en allemand, est un progrès dans cette direction.

Pour la première fois en 2014, des visages ont été associés à des programmes lors des élections européennes pour attirer le maximum de voix.

Pour la première fois, le président de la Commission a été désigné conformément au résultat d'une élection démocratique. Ce processus, classique à l'échelle nationale, ne laisse personne indifférent au niveau européen. Le Parlement européen ne permettra pas qu'on le prive de ce droit acquis de haute lutte!

Certains ont peut-être vu leur pouvoir diminuer du fait de ce système des candidats têtes de liste à l'échelon européen, mais les électrices et électeurs y ont gagné en influence.

Mesdames, Messieurs,
Je voudrais néanmoins lancer aujourd'hui un appel aux chefs de gouvernement, à ceux qui sont présents ici aujourd'hui, tout comme aux autres: arrêtez de dénigrer Bruxelles au moindre échec, de lui faire porter la responsabilité de tous les problèmes non résolus et de présenter les succès comme des réussites exclusivement nationales! Ce sont précisément de tels discours qui poussent les citoyens à se détourner de l'Union.

Je comprends que ce ne soit pas facile à admettre, mais en tant qu'État, il ne nous est plus possible, dans le monde globalisé du XXIe siècle, de jouer seul en première ligue et de concilier la lutte contre le changement climatique, nos relations commerciales, la compétitivité de notre économie et les valeurs sur lesquelles s'appuie notre modèle de société; à l'ère mondialisée, notre réussite dans tous ces domaines passe nécessairement par une alliance avec nos partenaires européens et les institutions communautaires. Je le sais bien, un tel engagement envers l'Union n'est certainement pas la meilleure manière d'augmenter sa cote de popularité.

D'un autre côté, cette tâche devrait aujourd'hui nous sembler d'une simplicité enfantine comparée à la mission des fondateurs de l'après-guerre! La réconciliation avec le voisin allemand, qui avait dévasté et ravagé l'Europe dans des proportions jusqu'alors inconnues, demandait un grand courage et une clairvoyance hors du commun. Si, dans les années 1950, Konrad Adenauer, Alcide de Gasperi, Jean Monnet, Robert Schuman et Paul-Henri Spaak avaient accordé aux derniers sondages et aux prochaines élections la même importance que les responsables de ma génération politique aujourd'hui, jamais l'unité européenne n'aurait vu le jour.

L'Europe doit enfin retrouver le courage et la clairvoyance indispensables à développer une vision politique à long terme! Il est temps d'en finir avec la gestion de crise de ces dernières années, focalisée sur le court terme; au lieu de naviguer à vue et d'enchaîner péniblement un sommet de crise après l'autre, il est grand temps d'appeler les problèmes par leur nom, de les prendre à bras-le-corps et de les résoudre de manière durable.

N'oublions pas que la plupart des grands projets politiques ont tout d'abord été perçus de manière très critique par leurs contemporains; la politique d'ancrage à l'Ouest de Konrad Adenauer et la politique d'ouverture à l'Est de Willy Brandt ont également soulevé un concert de critiques, à la mesure de leur clairvoyance et de leur succès à long terme.

Mesdames, Messieurs,

La somme de 28 intérêts nationaux ne produira jamais de valeur ajoutée européenne. Mais il existe bel et bien un intérêt commun européen, qui doit être développé autant que possible. C'est pourquoi nous devons opérer un rapprochement en Europe.

Si nous restons unis en tant qu'Européens, nous pouvons accomplir beaucoup. Au cours de ces derniers mois, la crise en Ukraine, cette guerre qui fait rage devant nos portes, a généré un élan de solidarité encore jamais observé dans le domaine de la politique étrangère. Les gouvernements nationaux ont dépassé leurs intérêts individuels, leurs égoïsmes et leurs vanités pour convenir d'une stratégie européenne commune. Jusqu'à présent, personne n'a réussi à nous désunir sur cette question. C'est une réussite en soi, car des actions isolées nous affaibliraient. Seule l'union fait la force,

Mesdames, Messieurs,

Plus on s'éloigne de l'Europe, plus on perçoit l'attrait incroyablement fort que continue d'exercer l'idée européenne et l'enthousiasme que suscite l'unification européenne. Ce sont nos drapeaux européens qui flottaient sur la place Maïdan. Pour les hommes et les femmes du monde entier, l'Europe est un symbole de la défense de la dignité humaine. L'Europe, c'est l'espoir d'un avenir meilleur.

C'est pourquoi aujourd'hui, je voudrais lancer un appel depuis Aix-la-Chapelle: arrêtons enfin de dénigrer l'Union européenne. Nous avons déjà accompli tellement de choses ensemble; en tant qu'Allemands, nous avons peut-être plus que d'autres le devoir de garder ces avancées à l'esprit: les ennemis d'hier sont aujourd'hui des amis, les dictatures ont laissé la place aux démocraties, les frontières ont été ouvertes et le marché intérieur le plus vaste et le plus riche du monde a vu le jour. Nous respectons les droits de l'homme et la liberté de la presse et refusons la peine de mort ou le travail des enfants. Pourquoi n'en sommes-nous pas fiers?

De nombreuses familles, toutes différentes, vivent au sein de notre maison européenne, certaines ont même emménagé récemment. Le quotidien y est agité, voire bruyant parfois, mais toujours pacifique. Cette maison grandiose, nous l'avons héritée de nos parents. Le temps a fait son œuvre; c'est pourquoi il nous appartient aujourd'hui de la rénover pour lui rendre son éclat initial. En ce qui me concerne, et j'espère qu'il en est de même pour vous, je suis reconnaissant de pouvoir habiter cette maison.

Pour plus d'informations :

europarl.president.press@europarl.europa.eu