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Discours de Klaus Welle à l'Ecole Nationale d'Administration (ENA)

Strasbourg, ENA
16/01/2013
 

"Impact de la crise financière sur le système institutionnel européen"

Je me propose de vous entretenir des institutions européennes et de l'impact de la crise financière en articulant mon exposé autour de sept points, à savoir:
1) Quel type d'Union le traité de Lisbonne a-t-il engendré?
2) Quelle est la nature de la crise budgétaire?
3) Le nouveau mode opérationnel européen.
4) La nécessité d'un contrôle démocratique.
5) L'expression d'un choix.
6) L’identité européenne.
7) Et enfin, point que je ne saurais éluder,  l'Allemagne et la France.

Commençons par le point de savoir quel type d'Union le traité de Lisbonne a engendré.
À mon sens, il est capital de répondre à cette question sachant que, sans une idée précise de l'Union à laquelle nous travaillons, il est très difficile d'évoquer son devenir. Donc, à quel type d'Union travaillons-nous?
Selon une idée très répandue, l'Union est une construction sui generis dont, en fait, on ne sait rien. On ignore qui fait quoi, et il est impossible de s'y retrouver, ce qui est très commode, en particulier dans un contexte politique.
J'estime toutefois que nous pouvons savoir qui fait quoi au sein du système en place et qu'il faut même le faire savoir si nous voulons que le citoyen ordinaire comprenne ce qui se passe.

Quel type d'Union le traité de Lisbonne a-t-il engendré?

Il est essentiel de bien comprendre que le traité de Lisbonne est l'œuvre des parlements. Avec le traité de Nice, nous avions pratiquement atteint les limites de nos possibilités de développement,  et ce parce que la procédure de révision des traités impliquait la convocation de conférences intergouvernementales qui étaient l'affaire de fonctionnaires nationaux. Il s'agissait, pour ces derniers, de dire quelles nouvelles compétences ils souhaitaient céder à l'Union européenne. À Nice, la réponse fut extrêmement claire: ils ne voulaient rien céder de plus à l'Union européenne. Sauf une chose – très importante: l'établissement d'un statut pour les partis politiques au niveau européen. Mais ce statut ne vint pas d'eux, il vint de nous. C'est au Parlement européen que nous l'avons élaboré. Avec le traité de Nice, nous avions donc pratiquement épuisé les possibilités d'approfondir l'intégration européenne selon l'ancienne méthode.

Pour modifier les traités et poursuivre le processus d'intégration européenne, il nous fallait changer de modèle de révision des traités. Et nous avons retenu l'idée émise par le Parlement européen, au travers de ses groupes politiques, d'un changement de méthode au profit du modèle de la Convention. Sous la présidence de l'ancien président fédéral allemand, M. Herzog, ce nouveau modèle s'est avéré extrêmement efficace pour la Charte des droits fondamentaux. Ce n'était pas des fonctionnaires nationaux qui siégeaient à la Convention, mais des députés au Parlement européen et des membres des parlements nationaux, aux côtés de représentants des gouvernements et de deux membres de la Commission.

La question leur fut à nouveau posée:  quelles nouvelles compétences souhaiteriez-vous attribuer à l'Union européenne? Et les idées n'ont pas manqué.

En substance, tout ce que nous avions espéré, à de très rares exceptions, a été repris dans le texte de la convention. Les gouvernements se sont ensuite employés à en limiter la portée, mais de nombreuses idées ont survécu. L'application de cette nouvelle méthode s'est traduite par un net renforcement de la position du Parlement européen. Nous avons essentiellement généralisé la méthode dite de codécision, ce qui nous place sur un pied d'égalité avec le Conseil. En particulier, le dernier mot sur tous les accords internationaux, y compris de nature commerciale, revient maintenant au Parlement européen. Aussi la position de ce dernier sur la scène internationale s'est-elle incroyablement renforcée. Quiconque participe aux négociations avec le Conseil ou la Commission   qu'il s'agisse de questions commerciales ou d'autres thèmes parfois très sensibles comme l'ACTA, les données des dossiers passagers ou SWIFT, sait bien que c'est le Parlement européen qui a le dernier mot.
Maintenant, nous élisons également le Président de la Commission.
Nous pouvons aussi prendre l'initiative d'une révision des traités, même si cela ne se sait pas.
Et nous disposons de nombreuses autres possibilités mais ce n'est pas, aujourd'hui, notre principal propos.

Tout aussi importants pour le système actuel, même s'ils sont généralement méconnus, sont les changements que le traité de Lisbonne a introduits au niveau du Conseil des ministres.  À l'instar du De Bello Gallico de Jules César, le Conseil des ministres a été divisé en trois parties: le Conseil des ministres, le Service européen pour l'action extérieure, avec Mme Ashton, et le Conseil européen qui est devenu une institution séparée.

Que fait maintenant le Conseil des ministres? Pour l'essentiel, il légifère.
La présidence tournante du Conseil ne préside plus le Conseil "Affaires étrangères". Elle ne préside plus le Conseil européen. Si la présidence tournante veut que son action soit couronnée de succès, il lui faut obtenir des résultats au niveau législatif. Et pour obtenir des résultats dans le domaine législatif au sein du Conseil des ministres, il n'y a qu'une seule solution, à savoir dégager un accord avec le Parlement européen. Grâce au traité de Lisbonne, le Parlement européen et le Conseil des ministres sont donc devenus des partenaires placés sur un pied d'égalité, mais aussi des partenaires interdépendants. Et cette situation d'interdépendance est une excellente chose car, dès lors que vous en prenez conscience, toutes les conditions sont réunies pour conduire un véritable partenariat.

De fait, même si cela ne transparaît guère dans les écrits, nous avons mis en place, dans l'Union européenne, un système bicaméral où le Parlement européen, représentant les citoyens européens, est élu au suffrage universel direct par 500 millions de citoyens, tandis que le Conseil des ministres représente la deuxième source de légitimité – l'autre source de légitimité, devrais-je dire – à savoir les États membres. L'adoption d'actes législatifs passe par un accord entre la chambre représentant les intérêts des États membres et celle qui représente les citoyens. Les relations entre le Conseil et le Parlement européen se sont radicalement améliorées au cours des dernières années

À côté de ces deux chambres, quel est donc le rôle de la Commission européenne? La seule possibilité de décrire la Commission européenne, et je pense qu'il a fallu du temps à l'intéressée pour en convenir, c'est d'en faire l'exécutif européen. Sinon, notre système se trouve dépourvu de tout organe exécutif européen démocratiquement légitimé et contrôlé. Tout le monde ne partage peut-être pas cette conception mais les choses sont assez claires.

Que faire alors du Conseil européen? Si la Commission européenne est l'exécutif, quel est le rôle du Conseil européen? Celui-ci occupe la place qui, dans les systèmes nationaux, serait celle de la présidence, en l'occurrence une présidence collective. Avec le Conseil européen, nous disposons donc d'une présidence collective qui inspire et guide le système.

Le problème est alors de savoir à quel type de présidence donner la préférence. La question a alimenté de nombreux débats au cours des dernières années car, dans l'Union, nous avons des types de présidence très différents. Nous avons la présidence allemande, qui joue un rôle d'inspiration, et nous avons la présidence française, qui intervient dans tous les détails de la politique. C'est donc une question à régler par le Conseil européen. Bien sûr, spontanément, tout le monde préfère le modèle français, tout en sachant que si le Conseil européen doit s'inspirer du modèle français, tout le monde ne peut pas être un président français. Il se peut que seul un ou deux puissent jouer ce rôle. Et cela soulève des difficultés pour les autres.

Le fonctionnement actuel du Conseil européen a été très largement influencé par les effets de la crise budgétaire et financière de ces dernières années. Je pense que la crise nous a permis de tirer quatre conclusions quant au fonctionnement, à ce jour, du Conseil européen.

Premièrement, et force est d'admettre qu'il s'agit d'un résultat à porter à son actif, le Conseil européen s'est saisi de questions qui, jusqu'ici, ne pouvaient pas être débattues au niveau européen, en sorte qu'elles puissent être examinées et, en partie, tranchées au niveau européen. Il s'agit, par exemple, de la question des budgets nationaux, entre autres interventions nombreuses rendues nécessaires durant la crise budgétaire. C'est ce que j'appellerais un rôle d'ascenseur. Le Conseil européen élève des questions du niveau national au niveau européen, et c'est le seul organe à pouvoir légitimement le faire.

Dans le même temps, plusieurs faiblesses sont toutefois apparues. La première faiblesse pourrait bien surprendre, mais je pense qu'elle est démontrée. À maintes occasions, le Conseil européen a fait preuve d'un manque d'expertise. Pourquoi ce manque d'expertise? Parce que, généralement, les décisions à prendre au niveau européen émanent d'un processus conduit au sein de la Commission, impliquant de nombreux contrôles et des consultations avec différents niveaux de la société et des experts. La décision à prendre est donc le produit de mois et même d'années de discussions et de réflexion. La méthode de travail du Conseil européen est très différente. Si vous êtes un membre influent, vous pouvez mettre votre propre solution sur la table, mais peut-être n'aurez-vous consulté que deux ou trois de vos principaux conseillers. Le degré d'expertise n'est pas le même que celui permis par le modèle communautaire. C'est ainsi que, pendant la crise, des décisions ont plus d'une fois été prises, qui étaient présentées comme des succès majeurs, avant qu'il ne soit décidé, six mois plus tard, de faire tout le contraire, en parlant là encore d'un succès majeur.

Tout manque d'expertise se traduit par un manque d'efficacité car, faute d'expertise, il peut tout simplement s'avérer que la décision prise au niveau politique le plus élevé ne puisse pas être mise en œuvre. Donc, qui dit manque d'expertise, dit manque d'efficacité. Ajoutons qu'il est arrivé que les chances d'influer sur l'issue des délibérations soient très inégalement réparties autour de la table. Au manque d'expertise et d'efficacité vient donc s'ajouter un manque de légitimité.

Le système qui est mis en place et que je me suis employé à décrire est très différent des systèmes nationaux que nous connaissons dans l'Union européenne. Dans les systèmes nationaux, une majorité parlementaire soutient le gouvernement. Dès lors que la majorité parlementaire refuse d'accorder son soutien au gouvernement, celui-ci tombe et le parlement est dissous. Le système en place dans l'UE est très différent. Les majorités peuvent ne pas être les mêmes au Conseil, au Parlement européen et à la Commission. D'où des négociations permanentes dont l'issue n'est pas clairement connue d'avance. Ce système est bien plus comparable à celui des États-Unis qu'à celui de nos États membres mais, fort heureusement, sans les dysfonctionnements qui entachent le système américain.

Quelle est la nature de la crise?

J'en viens à mon deuxième point: quel type de crise traversons-nous, quelle est la nature de cette crise que les experts scientifiques ont tenté de diverses manières de décrire? Il est clair qu'il ne s'agit pas seulement d'une crise de la zone euro; c'est une crise mondiale, une crise qui a touché tous les pays industrialisés du monde. Pour ce qui est du Japon, cela peut se discuter, mais la crise a frappé le pays quinze ans plus tôt et, en ce sens, le Japon constitue peut-être une exception. S'il s'agit d'une crise mondiale, si d'autres pays ont été touchés de la même manière, pourquoi avons-nous donc l'impression que l'instabilité a été beaucoup plus forte dans l'Union européenne ou au sein de la zone euro? Peut-on dire que d'autres pays ont été touchés dans une même mesure?

La réponse est oui, tout à fait. Le déficit des États-Unis dépasse toujours la barre des 10 %. La dette globale américaine avoisine les 100 % du PIB. Le déficit britannique reste supérieur à 8 %. Si l'on inclut le sauvetage des banques, et je ne vois pas pourquoi il ne faudrait pas le faire, la dette globale atteint presque 130 % du PIB. Ces chiffres ne sont pas meilleurs; ils sont nettement moins bons que les chiffres moyens à l'intérieur de la zone euro.

À quoi tient donc l'instabilité au sein de la zone euro? Elle tient au fait que lorsque nous avons créé l'euro, nous avons supprimé les instruments traditionnels de gestion de crise dont les États-nations disposaient, mais nous n'avons pas créé les nouveaux instruments nécessaires pour la zone euro. Qui est donc le prêteur en dernier ressort dans la zone euro? Quelles sont les possibilités d'intervention centrale? Avec un budget ne représentant qu'un pourcent du PNB, quelles ressources mobiliser s'il faut défendre une monnaie? En même temps, à l'intérieur d'une zone monétaire, il est très facile de transférer des fonds d'un pays en vendant des obligations d'État.

En fait, je soutiens que la crise de la zone euro est, de par sa nature, une crise institutionnelle. Nous avons créé une monnaie mais nous n'avons pas eu la volonté politique de nous doter de toutes les institutions nécessaires. Nous avons dû créer notre propre fonds monétaire international, le SME, au beau milieu de la crise. Et c'est aussi en pleine crise que la Banque centrale européenne a dû modifier son propre mode opérationnel. Et il est très révélateur, à mon sens, que ce ne soit pas l'une des nombreuses réunions du Conseil européen qui ait marqué un tournant dans la crise: le tournant est venu d'une institution européenne fédérale, à savoir la Banque centrale européenne qui, comme M. Draghi l'a dit à Londres, fera tout ce qui est nécessaire et, croyez-moi, cela sera suffisant. Le tournant est venu de l'action résolue menée par une institution européenne fédérale, et non du Conseil européen.

Un nouveau mode opérationnel

En quoi la crise a-t-elle changé l'Union européenne? Je dirais qu'elle a changé l'Union européenne en ce sens que nous disposons maintenant d'un nouveau mode opérationnel. Quel était, me direz-vous, l'ancien mode opérationnel de l'Union européenne? Il consistait à prendre des initiatives très importantes mais qui étaient perçues par les citoyens comme étant essentiellement des actions venant des États membres, lorsqu'elles étaient mises en œuvre deux ans plus tard et produisaient surtout des effets cumulatifs au fil du temps, par exemple sur le marché intérieur. Ce qui a changé avec la crise budgétaire, c'est que les citoyens savent maintenant que les actions conduites au niveau européen, les décisions prises au niveau européen, affectent profondément leurs conditions sociales et leurs conditions de vie. Point n'est besoin de l'expliquer aux citoyens grecs, portugais ou irlandais, ni aux citoyens espagnols ou italiens. Tous le savent très bien. Et même dans les pays qui doivent fournir des garanties, comme l'Allemagne, les Pays-Bas ou l'Autriche, les citoyens ont compris que nous sommes aujourd'hui interdépendants et que ce qui se passe dans un État membre relativement petit comme la Grèce se répercute de plein fouet sur leurs propres perspectives d'avenir. Nous dépendons donc les uns des autres, nous sommes solidaires.

La nécessité d'un contrôle démocratique

Nous sommes passés d'un mode opérationnel peu interventionniste à un modèle hautement interventionniste. Si cette thèse est correcte, cela signifie également que le besoin de légitimité démocratique au sein de ce nouveau modèle revêt une tout autre dimension. Si l'Union européenne intervient maintenant au cœur des conditions sociales et économiques et des conditions de vie, des droits à pension, des droits sociaux ou des soins de santé, au travers de mesures qui sont prises au niveau européen, le degré et le besoin de légitimité au niveau européen s'en trouvent modifiés.

Le besoin de contrôle démocratique est différent. Comme je l'ai dit récemment lors d'une réunion à la Banque centrale européenne, j'estime que l'enjeu du débat sur le contrôle démocratique n'est pas de pouvoir tenir un débat. Ces questions, nous en débattons chaque jour.

Les États membres nous fournissent volontiers de nouveaux forums de discussion, mais il ne s'agit pas de pouvoir avoir un débat, il s'agit d'être capable de décider au niveau européen. Bien évidemment, les parlements nationaux ont aussi un rôle essentiel à jouer. Mais, pour eux non plus, il ne s'agit pas de pouvoir tenir un débat mais d'exercer un contrôle efficace sur leurs gouvernements dans l'action qu'ils mènent au niveau de l'Union européenne. Et les possibilités de participation diffèrent largement selon les États membres de l'Union européenne. D'où la question: ne conviendrait-il pas de mettre en place des normes qualitatives minimales de participation des parlements nationaux au contrôle de leurs gouvernements au sein du Conseil? Lorsque des décisions sont prises au niveau national, ce sont les parlements nationaux qui doivent être à même d'exercer un contrôle mais, lorsqu'elles sont prises au niveau européen, le Parlement européen est la seule instance efficace de contrôle.

La Banque centrale européenne s'impose aujourd'hui en tant qu'autorité suprême en matière de surveillance bancaire. La surveillance bancaire, cela n'a apparemment rien de bien méchant.

De quoi parlons-nous? Nous parlons du secteur bancaire qui est, en définitive, le cœur et le moteur de toutes nos économies, et qui est soumis au contrôle d'une institution européenne. Celle-ci peut décider de dissoudre une banque ou demander sa recapitalisation, ou encore contraindre une banque à changer de direction. Ce ne sont pas des décisions mineures; elles ont une portée majeure sur la vie économique et politique de nos États membres. Par conséquent, dans ce domaine, la BCE ne peut prétendre et ne prétend pas être un acteur indépendant comme dans le domaine de la politique monétaire, mais elle doit se soumettre à un contrôle démocratique adéquat. Nous pouvons largement nous inspirer des États-Unis et de la coopération conduite au quotidien entre le Congrès des États-Unis et la Federal Reserve Bank.

Il en va de même pour les missions de la troïka. Évidemment, la troïka doit opérer de manière efficace. Mais, en le même temps, les critères applicables aux recommandations que les missions de la troïka adressent aux États membres ne devraient-ils pas être transparents et relever du débat démocratique? Et si débat démocratique il doit y avoir, où peut-il intervenir? Il aura lieu dans les parlements nationaux. Mais dans un pays en situation de dépendance à l'égard des fonds étrangers, le parlement national est extrêmement faible. Je pense donc que le Parlement européen s'impose en tant qu'enceinte de ce débat démocratique.

S'agissant du MES, nous savons bien qu'il s'agit d'une institution intergouvernementale, mais je pense qu'il devrait également faire l'objet d'échanges et d'un dialogue. C'est pourquoi le Président du Parlement a récemment décidé de proposer la mise en place d'une sous-commission spéciale ou d'une commission de contrôle chargée des questions liées à l'euro. Nous sommes très actifs dans le domaine législatif et cette action législative nous permettra, espérons-le, d'éviter une nouvelle crise. Mais c'est maintenant que les populations sont touchées, et c'est donc maintenant que nous devons assumer nos responsabilités en matière de contrôle. Et dans ce domaine, un gros travail reste à faire au niveau organisationnel.

L'expression d'un choix

C'est une très bonne chose que le Parlement européen exerce le rôle de contrôle, mais qu'en est-il des citoyens? Plusieurs définitions sont données de la démocratie. Celle que je préfère, personnellement, consiste à dire qu'un système est démocratique lorsqu'il permet de changer de gouvernement sans effusion de sang. Je sais bien qu'il s'agit là d'une exigence élémentaire, mais comment changer l'exécutif européen sans effusion de sang? En tant que citoyen, comment pouvez-vous modifier la cause des événements dans l'UE sans effusion de sang? La chose n'est pas très claire à l'heure actuelle. Si vous êtes mécontent de la voie suivie par la Commission, qui détient le monopole de l'initiative législative, comment imposer un changement de cap, en tant que citoyen, et obtenir que la Commission modifie l'orientation de ses propositions législatives? Comment s'organisent les rapports entre les citoyens, l'issue des élections européennes, la composition de l'exécutif européen et, partant, les orientations politiques?

Des innovations politiques majeures seront introduites pour les prochaines élections européennes: en particulier, les partis politiques européens présenteront la candidature de leur tête de liste au poste de Président de la Commission bien avant les élections. En d'autres termes, si les socialistes se retrouvent en position de force dominante, c'est leur candidat qui assumera la principale charge au sein de la Commission. Et si le PPE ou les libéraux l'emportent, c'est à leur candidat respectif que reviendra cette charge. Ce ne sont plus les premiers ministres réunis à huis clos qui sortiront de leur chapeau le nom du candidat après les élections. La prochaine fois, les citoyens sauront donc qu'en fonction de la majorité politique, ce sera un tel ou un tel, avec des orientations politiques différentes.

Les partis politiques européens ont connu d'importants développements au cours des dernières années; ils sont maintenant dotés d'une véritable base juridique, qu'ils sont sur le point d'améliorer encore; ils disposent d'un système de financement; ils participent à la préparation des conseils européens; ils préparent les conseils des ministres et la prochaine étape à venir, que je viens d'évoquer, sera déterminante.

Cette base juridique en bonne et due forme, nous la devons également au traité de Lisbonne, en ce sens que ce dernier établit très clairement – et c'est une première – que le Parlement européen élira le Président de la Commission et que le Conseil européen proposera un candidat au poste de Président de la Commission en tenant compte de l'issue des élections européennes, sans pouvoir en faire abstraction. Sa proposition devra prendre en compte le résultat des élections européennes.

À ce propos, il est un texte dont je suis le seul à avoir connaissance, mais que vous allez maintenant vous aussi connaître: il s'agit de la déclaration n° 11. Qui d'entre vous connaît cette déclaration? Personne. Bien. Que dit donc ce texte? Il dit qu'après les élections européennes, le Président du Conseil européen doit entamer des consultations avec le Parlement européen quant au nom du candidat à la présidence de la Commission qu'il va proposer au Conseil européen. Cela pourrait donc ressembler à ce que nous connaissons dans nos États membres où la Reine, le Roi ou le Président entame des consultations officielles avec les familles politiques pour déterminer qui conduira la majorité au parlement au cours de la prochaine législature. C'est quelque chose de très important sur le plan politique mais aussi pour les citoyens parce que cela signifie "votre vote compte; la majorité que vous avez choisie compte"; non seulement pour la composition du parlement, mais aussi pour la composition et la direction de l'exécutif.

Il s'ensuit que, la prochaine fois, des négociations politiques pourraient intervenir entre la majorité envoyée au Parlement et le futur Président de la Commission.  Dès lors que le Parlement européen est invité à soutenir un candidat, il est en droit d'interroger ce candidat sur la nature des initiatives politiques qu'il prendra au cours des prochaines années. Le mode de participation des électeurs au choix de la majorité parlementaire, mais aussi de l'exécutif s'en trouve radicalement modifié, et ce sans révision des traités.

L’identité européenne

Si tous ces changements se dessinent, sur quelle base culturelle reposent-ils? Nous disposons bien sûr de notre identité régionale, de notre identité nationale, mais, à l'appui de ce processus, nous avons en plus besoin d'une identité européenne. Nous devons savoir que nous ne sommes pas seulement Allemands, Français, Britanniques ou Néerlandais, mais que nous sommes également Européens.

À mon sens, l'un des résultats étonnants de la crise a été de commencer à faire émerger ce demos européen dont on dit qu'il n'existe pas, faute d'un sentiment réel d'appartenance à une communauté. Les citoyens sont maintenant conscients de leur communauté de destin. Nous devons nous préoccuper des événements en Grèce, au Portugal ou en Irlande, parce qu'ils nous affectent tous. Ce sentiment d'identité européenne, que nous n'avions peut-être coutume de ressentir fortement que lorsque nous nous trouvions à l'étranger, a également fait son chemin dans l'esprit des citoyens.

Toutefois, dans le même temps, nous devons nous employer activement à soutenir et à créer cette identité européenne. Les faits sont certes là, mais il nous faut également commencer à réfléchir à notre propre histoire non seulement en tant qu'histoire nationale mais aussi en tant qu'histoire européenne commune. Les États-nations ont beaucoup investi pour reconstruire leur histoire nationale dans des musées nationaux. Je suis originaire d'un pays, l'Allemagne, qui ne s'est constitué en tant qu'État-nation que tardivement, en 1870. Toute l'histoire allemande a été reconstruite comme si un État-nation allemand avait toujours existé, ce qui n'est pas le cas. À l'époque de Napoléon, on dénombrait encore plus de 300 Allemagnes. Le mot "Allemagne" n'existait pas au singulier, il n'existait qu'au pluriel.

Après avoir ouvert, il y a un an, le Parlamentarium – centre qui permet non seulement aux visiteurs de s'informer du fonctionnement des institutions européennes mais qui retrace également le processus qui a conduit à la création de ces institutions –, le Parlement européen a décidé de bâtir, à Bruxelles,  une Maison de l'histoire européenne qui ouvrira ses portes à l'automne 2015. Dans ce lieu unique en son genre, vous pourrez constater que nous n'avons pas seulement une histoire nationale ou régionale, mais que nous avons aussi une très riche histoire européenne en commun.

Nous nous enorgueillissons également d'être les propriétaires de la Maison de Jean Monnet à Houjarray. Nous en avons fait l'acquisition et nous y réalisons des investissements. J'ai du reste commencé à envoyer tous les nouveaux administrateurs du Parlement européen, dans les premiers mois suivant leur entrée en service, suivre un programme d'introduction à Houjarray, dans la maison de Jean Monnet. Car il faut bien comprendre que l'on ne travaille pas pour le Parlement européen comme on le fait pour une banque ou une compagnie d'assurance. On travaille sur un projet qui a une histoire et une ambition pour l'avenir.

Dans ce même esprit, nous avons baptisé du nom de Simone Veil le principal espace situé entre les bâtiments du Parlement à Bruxelles. Nous estimons que Simone Veil, qui fut le premier président du PE élu au suffrage universel direct, est une grande source d'inspiration. De par sa personne et sa vie, elle incarne parfaitement notre projet: des heures les plus sombres d'Auschwitz à l'unification européenne, elle a été l'un des principaux promoteurs de ce projet.

L'Allemagne et la France

Pour finir, permettez-moi d'ajouter quelques mots sur l'Allemagne et la France. Il est absolument clair que ces deux pays ne jouissent pas de prérogatives spéciales et qu'ils ne sont certainement pas en droit d'essayer de dominer les autres. Toutefois, une responsabilité spéciale leur incombe car, si l'Allemagne et la France trouvent une solution, il est très probable qu'elle soit bonne pour beaucoup d'autres. Et si ces deux pays ont cette capacité, ce n'est pas parce qu'ils sont semblables, mais parce qu'ils sont différents. Si l'Allemagne et la France, qui sont si différentes, parviennent à une conclusion commune, celle-ci à toutes les chances de convenir à tout le monde. Cela tient également au fait que l'Allemagne et la France ont connu deux guerres mondiales, qui étaient aussi des guerres civiles européennes. Ce vécu, cette expérience, ils doivent en faire profiter concrètement notre projet européen. Comme l'illustre philosophe allemand Emmanuel Kant l'a écrit dans un célèbre article: "Les Lumières se définissent comme la sortie de l'homme hors de l'état de minorité où il se maintient par sa propre faute".

[Propos tenus en allemand]
Dans le même esprit, nous pouvons également dire que, pour les nations européennes, l'intégration européenne est la sortie de l'état de minorité où elles se maintiennent par leur propre faute. Il y a cent ans, les peuples européens menaient le monde. Après deux guerres fratricides européennes, nous risquons de devenir l'objet de l'Histoire, le jouet des autres. L'intégration européenne nous offre une chance de prendre collectivement en main notre destin. Je vous remercie de votre attention!

 
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