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Débats
Mercredi 25 avril 2007 - Strasbourg Edition JO

10. Séance solennelle - Inde
PV
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  Le Président. - Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs, j’ai la grande joie de souhaiter la bienvenue dans notre Assemblée, le Parlement européen, au président de la République de l’Inde, M. Abdul Kalam. Bienvenue à vous, Monsieur le président.

Avant votre élection à la présidence, vous étiez connu en tant qu’architecte du programme spatial et atomique de l’Inde et vous êtes internationalement reconnu comme un des plus importants savants indiens. Vous avez consacré la plus grande partie de votre vie passée à la science et à la technologie, vous avez toujours pensé que les pays en développement devaient venir en deuxième position quand il s’agit de cueillir les fruits de la technologie de pointe parce que la technologie - quand elle est utilisée comme il faut - crée la croissance et peut contribuer à améliorer la vie quotidienne des pauvres. Je suis sûr que notre Assemblée partage vos idées et qu’elle se félicite par conséquent de la participation de l’Inde aux programmes de recherche financés par l’Union européenne en collaborant, par exemple, avec nous à Galileo.

À côté du rôle essentiel que vous avez joué pour promouvoir la science et la technologie, nous sommes également impressionnés par votre élection à la présidence de la République de l’Inde en 2002, lors de laquelle vous avez rassemblé une écrasante majorité qui transcendait les clivages des partis, ce qui n’était pas une mince affaire pour un Tamoul et un musulman dans un pays qui compte une majorité d’Hindous. C’est là la preuve de votre grande capacité à rassembler les personnes de toute origine, culture et religion. L’Inde est un pays qui réunit de nombreux peuples et de nombreuses religions. C’est la plus grande démocratie du monde, et elle peut à ce titre encourager de nouvelles et jeunes démocraties.

La relation entre l’Union européenne et l’Inde existe depuis le début des années 60, lorsque l’Inde a été un des premiers pays à nouer des relations diplomatiques avec ce qui était à l’époque la Communauté économique européenne.

Nos contacts et notre coopération au niveau parlementaire figurent parmi les résultats positifs d’un long processus, puisque la première réunion entre le Parlement européen et le Lok Sabha s’est tenue en 1981. Depuis plusieurs années, les contacts parlementaires entre le Parlement européen et l’Inde ont pris la forme institutionnelle d’une délégation du Parlement européen pour les relations avec les pays du Sud-Est asiatique et de l’association pour la coopération régionale de l’Asie du Sud (ACRAS). Tant l’Union européenne que l’Inde ont connu des changements fondamentaux ces dernières années.

Je me réjouis de pouvoir vous dire que, ce dernier mois, le Parlement européen a mis sur pied - à côté de la délégation ACRAS - une délégation parlementaire pour les relations avec l’Inde, une action qui prend en considération l’importance croissante de votre pays pour l’Union européenne. Nous serions très heureux, Monsieur le Président, que le Lok Sabha puisse répondre en créant une délégation pour les relations avec le Parlement européen afin de tirer le maximum de l’approfondissement de notre relation et de faciliter les contacts entre les deux parlements.

Monsieur le Président, vous avez été invité par mon estimé prédécesseur, M. Borrell Fontelles, qui est présent aujourd’hui, et j’ai eu grand plaisir à vous réitérer cette invitation.

(EN) Les relations entre l’Inde et l’Union européenne revêtent non seulement une très grande importance économique, mais également une très grande importance politique. Le dialogue interculturel revêt également la plus grande importance. J’ai par conséquent le grand plaisir de vous inviter, Monsieur le Président, à prendre la parole et à vous adresser aux députés du Parlement européen.

(Applaudissements)

 
  
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  Abdul Kalam, président de la République indienne. - (EN) Mes chers amis, je vous salue tous. Je voudrais particulièrement saluer M. Hans-Gert Pöttering, M. Harald Rømer, M. Klaus Welle and M. Ciril Stokelj.

Bonne après-midi, Mesdames et Messieurs.

Je suis ravi d’être parmi vous à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’Union européenne. Je me demandais quelles idées j’allais échanger avec vous, mais, comme vous le savez, en tant que nation démocratique, l’Inde sait ce que c’est que de diriger un milliard de gens vivant dans des contextes multilingues, multiculturels et multireligieux. Je souhaite partager avec vous cette expérience, mes chers amis.

La civilisation européenne occupe une place unique dans l’histoire de l’humanité. Ses peuples se sont vaillamment engagés dans l’aventure de l’exploration de la planète Terre, ce qui a amené la découverte de nombreux systèmes et idées. L’Europe a connu la naissance de pionniers dans le domaine des sciences, ce qui a entraîné le développement des technologies. L’Europe a été le théâtre de conflits entre nations - des conflits qui ont duré des centaines d’années, y compris les deux guerres mondiales. Avec cet arrière-plan et cette dynamique, vous avez créé l’Union européenne avec pour ambition la paix et la prospérité pour l’ensemble de la région. L’Union européenne est devenue un exemple de connectivité entre les nations, excluant probablement toute possibilité de guerre et conduisant à une paix durable dans la région.

Avant d’entamer ma visite en Europe, je me demandais pourquoi l’Europe et l’Inde étaient des partenaires naturels et uniques. Partageons-nous une histoire et un héritage communs et peut-être, dans l’avenir, une destinée commune? Voilà la question que je me posais. Ce que j’ai découvert m’a surpris: la profondeur et la vitalité de notre interconnexion, par le biais de la langue, de la culture, de nos croyances anciennes, de nos idéologies et mouvements de populations, ont résisté au passage du temps. Cela a engendré des liens très solides par le biais de relations commerciales soutenues et d’une collaboration intellectuellement satisfaisante dans plusieurs domaines de la science et de la technologie. Par exemple, le 23 avril 2007, le satellite artificiel italien Agile a été lancé par la fusée de fabrication indienne «Polar Satellite Launch Vehicle» vers une orbite très précise. Les scientifiques indiens et européens sont très enthousiastes. Nous pouvons les féliciter.

L’Inde est un pays qui a appris, au fil des années, à développer et à maintenir une unité exceptionnelle dans la diversité. Parallèlement, la plus grande contribution de l’Union européenne a été de montrer au monde qu’il était possible de construire une solide union des nations sans compromettre les identités nationales. Elle est devenue un modèle d’inspiration et un exemple qui peut faire des émules dans toutes les régions du monde. L’Union européenne et l’Inde soutiennent une forme sociale de développement économique et nous encourageons un modèle de croissance basé sur l’équité. Tant l’Union européenne que l’Inde ont conscience de la nécessité de garantir la croissance dans le respect de l’environnement et en créant un environnement durable pour les générations futures. Grâce à l’expérience utile acquise par l’Inde et par l’Union européenne au fil des siècles, nous pouvons mettre en œuvre une doctrine de coopération mondiale basée sur la collaboration régionale et sur les principales compétences de nos nations.

L’Union européenne et l’Inde adressent au monde un message selon lequel la coopération régionale et la collaboration interrégionale feront de chacun un gagnant, ce qui nous permettra d’avoir une civilisation émergente sur le plan politique et socio-économique. Notre contribution sera un succès si nous parvenons, avant la fin du XXIe siècle, à faire en sorte que toutes les régions se transforment en unions heureuses menant à l’émergence d’un monde composé d’unions. À cet égard, je me rappelle le rêve d’un poète indien, ,qui a déclaré il y a 3 000 ans dans le classique tamoul: , ce qui signifie «Je suis un citoyen du monde. Chaque citoyen est mon parent et ami». C’est ce qu’il a déclaré il y a 3 000 ans.

Sur cette toile de fond, j’ai ramené d’Inde un message visant à engendrer trois missions indo-européennes importantes susceptibles de contribuer à la paix et à la prospérité dans le monde. Ces missions, je les propose sur la base de l’expérience indienne et de la dynamique qui anime l’Union européenne.

La première mission vise à évoluer vers une société éclairée dans laquelle les citoyens auront un système de valeurs engendrant un monde prospère et pacifique.

La seconde mission vise à atteindre une indépendance énergétique. On parle généralement de sécurité énergétique, mais moi je parle d’indépendance énergétique, c’est-à-dire une approche tridimensionnelle du choix énergétique en vue de créer un monde propre.

Le troisième objectif concerne la création d’une plateforme mondiale de la connaissance en vue de réunir les principaux talents de l’Union européenne et de l’Inde dans certains domaines afin de trouver des solutions à des problèmes critiques tels que l’eau, les soins de santé et le renforcement des capacités.

Lorsque des nations s’unissent pour créer une société cohésive, il convient de veiller à ce que les bénéfices du développement englobent toutes les sections de la société. La pauvreté, l’analphabétisme, le chômage et les privations qui touchent le monde incitent à la colère et à la violence. Ces forces sont liées à certaines inimitiés, tyrannies, inégalités anciennes, qu’elles soient réelles ou perçues, à certains problèmes ethniques et à un intégrisme religieux, qui conduisent à un déchaînement d’extrémisme de par le monde. Tant l’Inde que l’Union européenne ont connu et connaissent toujours le goût désagréable d’actes perpétrés par certaines franges malavisées de la société. Ensemble, nous devons nous attaquer aux causes profondes de ces phénomènes afin de trouver des moyens durables de promouvoir la paix. Comment le faire?

Il nous faut un vecteur de bonté et de salubrité éternelles en matière de comportement humain, ce qu’on appelle la droiture. Voici ce qu’on dit en Inde:

«Là où il y a de la droiture du cœur,

Il y a de la beauté dans le caractère.

Lorsqu’il y a de la beauté dans le caractère,

Il y a de l’harmonie à la maison.

Lorsqu’il y a de l’harmonie à la maison,

Il y a de l’ordre dans la nation.

Lorsqu’il y a de l’ordre dans la nation,

Il y a la paix dans le monde.»

(Applaudissements)

Honorables députés, cela est vrai pour le monde entier. Pour garantir la paix dans le monde, il faut de l’ordre dans la nation; il faut de l’harmonie à la maison. Que ce soit en Europe, en Inde ou dans n’importe quelle partie du monde, il faut de la droiture du cœur. Mais comment instiller la droiture du cœur à chaque citoyen du monde? C’est un domaine dans lequel je suis compétent et je voudrais vous en parler.

Permettez-moi, en premier lieu, d’aborder la question de l’évolution vers une société éclairée. Dans cet esprit de droiture du cœur, je voudrais présenter à cette importante Assemblée une méthodologie permettant de créer dans notre monde une société heureuse, prospère et pacifique; c’est ce que j’appelle l’«évolution vers une société éclairée». J’ai partagé ces idées avec de nombreux intellectuels à l’occasion de conférences nationales et internationales. Nous devons créer une société éclairée composée de trois éléments: 1) l’éducation et son système de valeurs, 2) la religion qui se transforme en spiritualité et 3) le développement économique permettant une transformation de la société.

Commençant par le premier élément, nous avons vu que les germes de la paix dans le monde avaient leur origine dans la droiture de chaque individu. Des individus droits suscitent l’émergence d’une société éclairée. Il convient de concevoir un système de valeurs éducatives permettant de développer la droiture du cœur dans les jeunes esprits. Telle doit être la mission de l’éducation. La principale période d’apprentissage se situe entre l’âge de cinq et sept ans. Cela me rappelle les paroles d’un ancien professeur grec il y a quelques milliers d’années: «Donnez-moi un enfant pendant sept ans et laissez ensuite Dieu ou le diable le prendre. Ils ne pourront changer mon enfant».

Cet exemple illustre le pouvoir dont disposent les bons éducateurs et ce qu’ils peuvent inculquer dans les jeunes esprits. Les parents et les enseignants doivent instiller aux enfants les qualités morales leur permettant d’être de bons dirigeants. Pour ce faire, il faut bien connaître le caractère unique et universel de la conscience humaine. La véritable éducation, c’est l’acquisition de sentiments éclairés, de pouvoirs éclairés afin de comprendre les événements quotidiens ainsi que la vérité permanente qui lie l’homme à son environnement, humain et planétaire.

Je me rappelle les cours donnés lorsque j’étais étudiant - il y a longtemps, il y a près de 57 ans - au collège jésuite St-Joseph de Tiruchirappalli, dans le sud de l’Inde, par la principale autorité du collège, le révérend père supérieur Kalathil. Chaque lundi, le révérend père avait l’habitude de nous donner cours pendant une heure. Il nous parlait d’êtres humains, anciens et présents, connus pour leur bonté et de ce qui faisait la bonté des êtres humains. Durant ses cours, il nous parlait de gens tels que Bouddha, Confucius, St-Augustin, le calife Omar, le Mahatma Gandhi, Einstein et Abraham Lincoln, et il nous racontait des histoires morales sur l’héritage de nos civilisations. Pendant le cours de sciences morales, le père Kalathil avait l’habitude de souligner la manière dont ces grands hommes étaient devenus bons: l’attention des parents, l’enseignement et la présence de grands livres. Bien que ces enseignements m’aient été donnés en 1950 lorsque j’étais étudiant, ils m’inspirent toujours aujourd’hui.

Il est essentiel que, dans toutes les écoles et universités du monde, des professeurs importants au sein de l’établissement donnent chaque semaine des cours sur l’héritage de nos civilisations et le système de valeurs qui en découle. On pourrait les appeler des cours de sciences morales; ces cours apprendraient aux jeunes esprits à aimer leur pays ainsi que les autres êtres humains et ils les élèveraient à des niveaux supérieurs. J’ai proposé cette méthodologie à des experts en pédagogie dans mon pays. L’Union européenne pourrait envisager la mise en œuvre d’un système qui permettrait aux étudiants d’apprendre ces enseignements fondamentaux dans l’intérêt de tous.

Permettez-moi d’en venir maintenant à la transformation de la religion en une force spirituelle. De nombreuses personnes dans le monde croient qu’il s’agit là d’une mission difficile, mais je ne le crois pas. Je voudrais vous faire part d’une expérience qui m’a convaincu de la possibilité de transformer la religion en une force spirituelle.

Comment pouvons-nous y arriver? Comme vous le savez tous, la religion possède deux composantes: la théologie et la spiritualité. Bien que la théologie soit unique à chaque religion, la composante spirituelle diffuse la valeur à instiller aux êtres humains en vue de promouvoir la qualité de la vie et la prospérité de la société en quête de la vie matérielle. J’ai personnellement été témoin de l’association entre la religion et la science à l’occasion d’une tâche de grande ampleur.

Au début des années 1960, le fondateur du programme indien de recherche spatiale, le professeur Vikram Sarabhai, et son équipe avaient localisé, après avoir réfléchi à plusieurs alternatives, le meilleur endroit sur le plan technique pour mener des recherches spatiales. Ils choisirent la ville de Thumba, dans le Kerala, au sud de l’Inde, car cette ville était proche de l’équateur magnétique. Cela en faisait l’endroit idéal pour mener des recherches ionosphériques ainsi qu’en matière d’électrojet dans les couches supérieures de l’atmosphère. J’ai eu la chance de travailler avec le professeur Vikram Sarabhai pendant près de huit ans.

La principale difficulté pour Vikram Sarabhai fut de trouver le site dans une région spécifique. Comme d’habitude, le professeur Sarabhai se renseigna d’abord auprès des fonctionnaires du gouvernement du Kerala. Après avoir visité l’endroit - à l’intérieur des terres et le long de la côte -, il apprit que plusieurs milliers de pêcheurs vivaient là et qu’il y avait à cet endroit une vieille église - l’église Ste-Marie-Madeleine -, la maison d’un évêque et une école. Il aurait donc été très difficile d’allouer ce terrain, mais l’administration était prête à fournir un terrain ailleurs. Parallèlement, les autorités politiques estimaient également que ce serait difficile étant donné la présence d’institutions importantes et eu égard aux personnes qui auraient dû être déplacées. Mais le professeur était très déterminé.

Il lui a alors été suggéré de contacter la seule personne susceptible de le conseiller et de l’aider, à savoir l’évêque, le père Peter Bernard Pereira. Le professeur Sarabhai rendit visite à l’évêque un samedi soir. Je me rappelle très bien leur entrevue, qui s’est avérée historique. Nous étions plusieurs à assister à cet événement. Le père Pereira s’exclama: «Oh Vikram, tu me demandes de te donner la maison de mes enfants, le foyer des pêcheurs, ma propre maison, la maison de l’évêque, la maison de Dieu, l’église. Comment est-ce possible? «. Les deux personnages avaient la même qualité: ils parvenaient à sourire, même dans les situations difficiles. Le père Pereira demanda au professeur Sarabhai de se rendre à l’église le dimanche matin à 9 heures, ce qu’il fit accompagner de son équipe. Le père Pereira lut des extraits de la Bible et les fidèles prièrent. Une fois la prière terminée, l’évêque invita le professeur Sarabhai à venir sur l’estrade. Le révérend père le présenta à l’assemblée des fidèles. «Mes chers enfants», dit l’évêque, «je vous présente un homme de sciences, le professeur Vikram Sarabhai. Que fait la science? Tous, y compris dans cette église, nous bénéficions de la lumière grâce à l’électricité. Je suis en mesure de vous parler à l’aide du micro grâce à la technologie. Les médecins traitent leurs patients grâce à la science médicale. La science, par le biais de la technologie, améliore le confort et la qualité de la vie sur terre. Que fais-je en tant que prédicateur? Je prie pour vous, pour votre bien-être et votre paix. Bref, Vikram et moi faisons la même chose: tant la science que la spiritualité cherchent à obtenir les bénédictions du Tout-Puissant pour assurer aux hommes la prospérité du corps et de l’esprit. Le professeur Sarabhai dit qu’il entend construire, d’ici un an, de nouvelles installations près de la côte. Mes chers enfants, pouvons-nous donner nos maisons, ma maison ainsi que la maison de Dieu à une grande mission scientifique?»

Il posa la question. Comme ici à cet instant, le silence fut total. Puis tous les fidèles se levèrent et dirent «Amen» de sorte que toute l’église résonna de cet amen.

C’est dans cette église que nous avions installé notre centre de fabrication et c’est là que nous nous sommes mis à assembler les fusées; quant aux scientifiques, ils travaillaient dans la maison de l’évêque. Plus tard, la Station équatoriale de lancement de fusées de Thumba entraîna la création du Centre spatial Vikram Sarabhai et les activités spatiales donnèrent naissance à différents centres de recherche spatiale dans tout le pays. Cette église est devenue un important centre d’apprentissage, où des millions de gens apprennent l’histoire dynamique du programme spatial indien ainsi que celle d’un grand scientifique et d’un grand dirigeant spirituel. Bien sûr, les habitants de Thumba reçurent de bonnes infrastructures, un lieu consacré au culte et un établissement pédagogique ailleurs, comme cela leur avait été promis.

Lorsque je pense à cet événement, je me rends compte de la manière dont des dirigeants spirituels et des scientifiques éclairés peuvent s’unir dans le respect de la vie humaine. Il va de soi que la naissance de la Station équatoriale de lancement de fusées de Thumba et celle du Centre spatial Vikram Sarabhai ont permis à l’Inde de lancer des véhicules spatiaux, des vaisseaux spatiaux et d’autres applications spatiales qui ont accéléré le développement économique et social du pays à des niveaux jamais atteints auparavant.

Le professeur Vikram Sarabhai et le père Peter Bernard Pereira ne sont plus parmi nous, mais ceux qui sont responsables de la création et de la floraison seront eux-mêmes une fleur différente, comme le décrit la Bhagavad Gita. Voici ce qu’on peut y lire: «Vois cette fleur, vois avec quelle générosité elle répand son parfum, distribue le miel. Elle nous donne à tous, librement, de son amour. Une fois son travail achevé, elle s’affaisse doucement. Essaye d’être comme cette fleur, sans prétentions malgré toutes ses qualités». Quel beau message adressé à l’humanité à propos du but de l’existence - un message qui reflète la composante spirituelle. Pouvons-nous réunir la composante spirituelle des religions afin d’apporter la paix aux nations et au monde?

On m’a demandé de parler du dialogue culturel et je voudrais vous rappeler un événement qui arrive fréquemment dans plusieurs régions de mon pays. J’ai assisté à cet événement lorsque j’avais 10 ans. J’assistais périodiquement dans notre maison à la rencontre de trois personnes exceptionnelles: Pakshi Lakshmana Shastrigal, le prêtre principal du célèbre temple de Rameshwaram, un érudit en matière de Védas, le révérend père Bodal, fondateur de la première église sur l’île de Rameshwaram et mon père, qui était imam à la mosquée. Ces trois personnes avaient l’habitude de s’entretenir des problèmes de l’île et de trouver des solutions. D’autre part, ils avaient élaboré avec compassion de nombreuses connectivités religieuses. À l’instar du parfum des fleurs, ces connectivités se répandirent doucement à d’autres habitants de l’île. Cet épisode me revient en mémoire chaque fois que je discute du dialogue des religions. L’Inde a cet avantage d’avoir intégré les esprits depuis des milliers d’années. Partout dans le monde, le besoin d’avoir un dialogue franc entre les cultures, les religions et les civilisations se fait de plus en plus sentir.

Ces deux exemples me donnent confiance en la possibilité de rassembler les religions par le biais des composantes spirituelles. Chaque fois que je rencontre les jeunes et les personnes averties de mon pays, je leur raconte ces deux expériences. Il se peut que beaucoup de personnes, dans mon pays mais aussi dans le monde, aient de telles expériences. Nous devons diffuser de telles bonnes nouvelles dans chaque coin du monde.

Voyons maintenant le troisième élément important qui compose une société éclairée, à savoir atteindre un développement économique permettant une transformation de la société. Permettez-moi de citer l’Inde comme exemple, mais cela peut être vrai dans différentes régions du monde, notamment au sein de l’Union européenne.

L’économie indienne est en phase ascendante. Le secteur des services et le secteur industriel enregistrent une croissance considérable. Nous avons pour mission de diffuser cette croissance économique à l’ensemble du pays, y compris dans les campagnes. Sur le milliard d’habitants que compte l’Inde, nous devons élever le niveau de vie de près de 220 millions de gens, que ce soit en milieu urbain ou rural. Bien que la croissance du PIB témoigne de notre niveau de croissance économique, la participation du peuple est essentielle pour atteindre les objectifs requis. Il est essentiel de veiller à ce que chaque individu bénéficie d’une bonne qualité de vie, ce qui comprend une bonne nutrition, un habitat sain, un environnement propre, des soins de santé abordables, un enseignement de qualité et des emplois productifs - tout cela intégré avec notre système de valeurs hérité des civilisations passées afin de permettre un vaste développement de la nation et d’amener le sourire sur le visage d’un milliard de gens. Ce sont là les indicateurs de croissance selon l’Index national de prospérité. Pour atteindre ce niveau de croissance, nous avons identifié cinq domaines à propos desquels l’Inde possède des compétences majeures en vue d’une action intégrée: 1) l’agriculture et la transformation alimentaire; 2) l’éducation et les soins de santé; 3) les technologies de l’information et de la communication; 4) le développement des infrastructures, notamment le programme PURA, qui vise à fournir des aménagements urbains dans les communautés rurales, et 5) l’autosuffisance en matière de technologies critiques. Nous entendons transformer l’Inde en une nation développée avant 2020 par une stimulation et une activation de l’esprit des 540 millions de jeunes Indiens qui ont moins de 25 ans.

Nous avons vu jusqu’ici l’approche tridimensionnelle consistant à fournir une éducation basée sur un système de valeurs, à faire en sorte que la religion se transforme en force spirituelle et à susciter un développement économique permettant de transformer la société en vue de la faire évoluer vers une société éclairée. Cette méthodologie tridimensionnelle intégrée destinée à faire évoluer la société vers une société éclairée préparera le terrain à l’émergence d’un monde exempt d’extrémismes et autres germes de l’extrémisme - un monde où les nations seront heureuses, prospères et pacifiques. J’ai écrit sur mon site internet qu’il était essentiel de disposer d’un organe mondial puissant pour engendrer des nations composées de citoyens éclairés. Je serai ravi d’échanger certaines idées, considérations et mesures à prendre par rapport à cette mission avec vous, Honorables députés, lorsque vous aurez consulté mon site internet.

Permettez-moi maintenant d’examiner la deuxième mission, qui consiste à atteindre une indépendance énergétique. Lorsqu’on analyse les problèmes critiques auxquels la planète est confrontée aujourd’hui, deux problèmes importants surgissent à l’esprit. Il y a d’abord l’épuisement constant des énergies fossiles comme le pétrole, le gaz et les réserves de charbon; le Forum mondial de l’énergie l’a prédit et vous en êtes tous conscients. Le deuxième problème concerne la dégradation de l’environnement occasionnée principalement par une utilisation extensive des ressources fossiles pour produire de l’énergie. La solution à ces problèmes, telle que je l’ai présentée à mon pays, consiste à atteindre une indépendance énergétique. Cette solution peut être appliquée à de nombreux pays. Quel est le type d’indépendance énergétique que je propose pour l’Inde?

L’Inde regroupe 17% de la population mondiale, mais seulement 0,8% environ des réserves mondiales de pétrole et de gaz naturel. Si l’on se base sur les progrès que devrait enregistrer l’Inde durant les deux prochaines décennies, sa capacité de production énergétique devrait passer des 130 000 MW actuels à 400 000 MW d’ici 2030. Ce chiffre tient compte des économies d’énergie prévues ainsi que de la fabrication et production de systèmes et équipements consommant moins d’énergie.

J’ai proposé différents systèmes. Il convient d’accroître l’efficacité des piles solaires, que l’Union européenne et l’Inde connaissent bien, du niveau actuel de 20% à 55% par le biais d’une intensification de la recherche sur les piles solaires à base de nanotubes de carbone. En ce qui concerne les réacteurs au thorium, le thorium est une matière non fissile. Elle doit donc être transformée en une matière fissile en utilisant la technologie des surgénérateurs à neutrons rapides. En matière de biocarburants, nous voulons relever le défi des plantations de biocarburants en vue d’accroître les rendements, celui des technologies de l’estérification en vue d’augmenter la production et il convient également d’apporter des modifications aux centrales électriques automobiles. Ces trois domaines de recherche requièrent une coopération intensive entre l’Union européenne et l’Inde. Je propose l’instauration d’un programme Inde-UE de développement des énergies renouvelables pour une recherche et développement de haut niveau en ce qui concerne toutes les formes d’énergie renouvelable afin de disposer d’ici la prochaine décennie de centrales électriques à grande échelle et de classe commerciale.

(Applaudissements)

Permettez-moi de conclure avec la «plate-forme mondiale de la connaissance». Sur la base de l’expérience acquise par l’Inde de deux entreprises coopératives internationales qui furent couronnées de succès et qui allaient de la conception à la réalisation et à la commercialisation, je propose la création d’une «plate-forme mondiale de la connaissance», qui réunirait les compétences clés de l’UE et de l’Inde en matière de science et de technologie, en vue du développement de systèmes uniques pour des applications à l’échelle mondiale. La «plate-forme mondiale de la connaissance» permettra la conception, le développement, la production d’un bon rapport rendement-prix et la commercialisation communes de produits, systèmes et services liés à la connaissance dans différents domaines sur la base des compétences clés des pays partenaires sur le marché international. La «plate-forme mondiale de la connaissance» sera le point de rencontre de la science, de la technologie, de l’industrie, de la gestion et de la commercialisation.

Vous vous demandez peut-être quelles seront les missions de cette «plate-forme de la connaissance». La convergence des biotechnologies, des nanotechnologies et des technologies de l’information devrait toucher chaque sphère de préoccupation de l’humanité. La «plate-forme mondiale de la connaissance» assumera des tâches dans certains des domaines dont je vous ai parlé et qui revêtent la plus grande importance pour l’ensemble d’entre nous ainsi que pour faire de notre monde un endroit sûr, durable, pacifique et prospère.

La première concerne l’eau: dessalement de l’eau de mer à l’aide de l’énergie solaire, canalisation de l’eau, mise en réseau des rivières et eau potable sûre et d’un bon rapport rendement-prix.

La deuxième concerne les soins de santé: diagnostiques, systèmes de livraison des médicaments, développement et production de vaccins contre le VIH, la tuberculose, le paludisme et les maladies cardiaques.

La troisième concerne l’agriculture et la transformation alimentaire: accroissement de la production des céréales alimentaires dans un environnement caractérisé par une réduction des terrains, de l’eau et de la main-d’œuvre; conservation des denrées alimentaires; transformation alimentaire; stockage et distribution d’un bon rapport rendement-prix.

La quatrième mission concerne les produits de la connaissance: le matériel informatique, les logiciels, la mise en réseau et les produits de stockage, y compris les systèmes portatifs micro- et nanoélectroniques.

La cinquième concerne les systèmes de transport: modes de transport n’utilisant pas de combustibles fossiles mais, au contraire, des énergies renouvelables, systèmes de sécurité, intégration du matériel informatique et des logiciels embarqués.

La sixième concerne l’habitat: un habitat ne consommant pas beaucoup d’énergie ni d’eau et n’occasionnant pas de pollution.

La septième concerne la prévision et la gestion des catastrophes: prévisions des tremblements de terre, évaluation anticipée de l’ampleur des précipitations sur la base des conditions de nébulosité.

Enfin, le renforcement des capacités: amélioration des ressources humaines de qualité dans tous les domaines susmentionnés, y compris le développement d’un personnel de carrure internationale.

L’Union européenne possède un potentiel scientifique très riche, à l’instar de sa culture en matière de recherche. L’Inde est devenue un pays de pointe grâce à son potentiel scientifique et technologique avéré dans de nombreuses tâches sociétales, et c’est un pays en pleine ascension. Une association du potentiel de l’Inde et de l’UE en tant que partenaires dans l’instauration de la «plate-forme mondiale de la connaissance» peut être avantageuse pour les deux entités.

En conclusion, je dirai - et nous l’avons vu - qu’il existe clairement une trame commune à nos rêves et à nos problèmes. Ma présence parmi vous me donne l’impression que de beaux esprits ne peuvent qu’engendrer de belles solutions. De beaux esprits génèrent la créativité. Tel est l’héritage commun de l’Inde et de l’Union européenne.

Je vous ai présenté trois missions: «l’évolution vers une société éclairée», «atteindre l’indépendance énergétique» et «l’instauration d’une plate-forme mondiale de la connaissance». Ces missions indo-européennes renforceront encore davantage notre partenariat stratégique et elles deviendront la base grâce à laquelle la vie d’un milliard et demi de gens sera modifiée avec un objectif ultime: la confluence des civilisations.

Pour relever les défis posés par ces différentes missions, nous pouvons nous inspirer des paroles prononcées par le Maharishi Patanjali il y a environ 2 500 ans. Voici ce qu’il a dit: «Lorsque de grandes ambitions ou quelque projet extraordinaire vous inspirent, il n’y a plus de limites à vos pensées. Votre esprit transcende toutes les limites, votre conscience se déploie dans toutes les directions et vous vous retrouvez dans un monde nouveau, merveilleux, formidable. Des forces, des facultés et des talents latents s’animent et vous découvrez en vous une personne plus grande que ce que vous n’auriez jamais imaginé.»

Mon admiration pour l’Union européenne est très grande et elle m’a poussé à composer à votre intention un poème.

(Applaudissements)

Ce poème s’intitule: «Message de la Mère Inde à l’Union européenne».

«Un bel environnement engendre de beaux esprits.

Un bel environnement engendre de beaux esprits.

De beaux esprits génèrent la vigueur et la créativité,

Ils ont créé les explorateurs, sur mer et sur terre,

Ils ont créé l’Union européenne,

Ils ont créé les explorateurs, sur mer et sur terre,

Ils ont créé des hommes à l’esprit novateur,

Ils créent partout de grands hommes de science. Pourquoi?

Revenons à ces nombreuses découvertes.

Découvrir le continent.

Savez-vous que vous avez découvert un continent?

Découvrir le continent et des terres inconnues.

Vous aventurer dans des régions inexplorées.

Créer de nouvelles autoroutes.

Dans l’esprit des meilleurs,

Dans l’esprit des meilleurs naquirent aussi

Les germes de la discorde et de la haine,

Plusieurs centaines d’années de guerre et de sang.

Plusieurs millions de mes chers enfants sont morts sur terre et sur mer.

Les larmes ont englouti tant de nations,

Nombre de personnes ont sombré dans un océan de tristesse.

Puis vint la vision de l’Union européenne.

Elle décida de ne jamais détourner la connaissance humaine

Contre les autres ou nous-mêmes.

Unis dans leurs pensées, les fondateurs décidèrent

De faire de l’Europe une région prospère,

Et de l’Union européenne un espace pacifique.

Ces bonnes nouvelles captivèrent les habitants de la planète de ma galaxie.

Ces bonnes nouvelles captivèrent les habitants de la planète de ma galaxie.

Ô, Union européenne, que ta mission se répande dans le monde,

À l’instar de l’air que nous respirons.»

Voilà mon poème.

(Applaudissements)

Enfin, mes chers amis, permettez-moi de vous transmettre, à vous, Honorables députés du Parlement européen et, par votre intermédiaire, à tous les citoyens de l’Union européenne, les salutations du milliard de mes concitoyens.

Que Dieu vous bénisse.

(L’Assemblée, debout, applaudit l’orateur)

 
  
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  Le Président. - Monsieur le Président Kalam, au nom du Parlement européen, je tiens à vous remercier pour ce discours important et inspirant. C’est l’un des plus extraordinaires discours que nous ayons jamais entendu.

(Applaudissements)

De la part d’un homme d’État, d’un scientifique et d’un poète, il était exceptionnel. Je vous en remercie. Le plus important, selon moi, c’est de s’écouter mutuellement afin de mieux se comprendre, se respecter et coopérer. Tel était votre message. Je vous adresse, à vous et à votre grande Nation, toutes mes amitiés et j’espère également que la coopération entre la grande Nation qu’est l’Inde et l’Union européenne sera très fructueuse.

(Applaudissements prolongés)

 
  
  

PRÉSIDENCE DE M. PIERRE MOSCOVICI
Vice-président

 
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