Sassoli : La reconstruction est dans notre intérêt commun. L'Europe doit sauver tout le monde 

 

Discours du Président au Conseil européen

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs les chefs d’État et de gouvernement,

Madame la Présidente de la Commission,

Nous sommes à un tournant décisif. Nous sommes appelés à assumer une grande responsabilité envers nos citoyens qui traversent des moments difficiles et qui attendent une réponse concrète et adaptée à la gravité de la situation.

Voici quelques chiffres qui peuvent nous donner une idée de l’Europe d’aujourd’hui:

L’industrie automobile prévoit une baisse de 7 % à 9 % de la demande sur les quatre principaux marchés européens;

le secteur du textile prévoit une perte de 50 % de ses ventes;

rien qu’en France, quatre millions de travailleurs ont déjà accès aux allocations de chômage;

en Espagne, le taux de chômage a atteint 20 % de la population active;

l’industrie agroalimentaire italienne estime ses pertes à quatre milliards d’euros;

le chiffre d’affaires des horticulteurs néerlandais a chuté de 70 %, et leurs pertes s’élèvent à quelque deux milliards d’euros;

le secteur européen du tourisme va subir un impact sans précédent, qui se traduira par des pertes de revenus de 50 % pour les hôtels et les restaurants et de 90 % pour les compagnies maritimes et aériennes.

Cette crise touchera plus durement les travailleurs non qualifiés et les travailleurs temporaires, qui sont pour la plupart des femmes, ainsi que les familles les plus pauvres et les plus vulnérables, ce qui fera de la crise financière et économique une véritable urgence sociale. 

Il serait souhaitable que la Commission procède à une évaluation précise de la gravité de cette crise, pays par pays, secteur par secteur.

Les États membres ont déjà mis en œuvre plusieurs mesures pour faire face aux effets immédiats de la crise. Nous sommes toutefois bien conscients que les efforts déployés par l’Union européenne et les États membres ne suffiront pas pour affronter une crise d’une ampleur sans précédent. Il ne s’agit pas seulement de mobiliser les ressources nécessaires, mais surtout de donner à tous les États membres les outils nécessaires pour protéger les citoyens, stabiliser les marchés et relancer l’économie.

La situation actuelle appelle à l’unité. Le marché européen est unique; si la reprise ne se fait pas ensemble, personne ne pourra envisager de relancer des économies profondément interconnectées et fortement interdépendantes. Comment peut-on penser par exemple que l’industrie automobile puisse redémarrer dans un seul pays sans les pièces produites dans un autre État membre et sans un marché intérieur capable d’absorber la production?

Tous les États européens n’ont pas été touchés de la même manière par l’épidémie; certains ont payé un lourd tribut en vies humaines.

Le temps est venu de dépasser la logique du chacun pour soi et de remettre au premier plan la solidarité, qui est au cœur du projet européen.

Les institutions européennes ont déjà mis en place un filet de sécurité pour assurer la liquidité nécessaire afin de faire face à la crise dans un avenir immédiat, grâce au mécanisme européen de stabilité pour les dépenses urgentes en matière de santé, à l’instrument SURE pour lutter contre le chômage et à la BEI, qui apportera un peu d’oxygène aux PME.

Toutes ces actions sont fondamentales en tant que mesures d’urgence, mais nous savons très bien que le véritable défi qui nous attend et qui repose aujourd’hui sur vos épaules est de réfléchir à la sortie de crise et à la reprise.

Vous n’êtes pas sans savoir que lors de sa dernière séance plénière, le Parlement européen a voté à une large majorité en faveur d’une réponse extraordinaire sous la forme d’un programme d’investissement de grande envergure pour stimuler la relance et la reconstruction de l’économie européenne.

Les investissements majeurs nécessaires devront être financés par un CFP sensiblement renforcé, par l’intermédiaire des fonds européens existants mais aussi d’instruments financiers innovants, notamment des obligations de relance garanties par le budget européen. Aujourd’hui plus que jamais, il y a lieu de renégocier un panier de ressources propres, à commencer par la taxe sur les services numériques, comme l’a indiqué la présidente Ursula von der Leyen, et d’autres ressources, comme une contribution provenant des recettes du système d’échange de quotas d’émission ou une taxe sur le plastique non recyclé.

Nous estimons que les ressources propres ne sont pas un instrument d’urgence mais une composante structurelle indispensable pour un budget européen durable.

Ces derniers jours, vous avez été nombreux à présenter des propositions courageuses qui vont dans le bon sens, à la recherche d’un terrain d’entente.

L’idée d’un fonds spécifique pour la relance est une possibilité que nous sommes prêts à examiner, pour autant que soient satisfaits des critères que le Parlement considère comme essentiels.

Tout d’abord, le rattachement de ce fonds au CFP est la condition sine qua non d’une réponse collective et à long terme à cette crise.

Il va de soi que la solution devra être européenne.

Le Parlement européen, en tant qu’institution représentative des citoyens et autorité budgétaire, jouera son rôle et s’attend à être pleinement associé.

Comme le président Michel et la présidente von der Leyen l’ont précisé dans la feuille de route présentée aujourd’hui, nous avons besoin d’un véritable plan Marshall pour financer la relance, reposant sur les grandes priorités que nous avions déjà fixées ensemble. Je veux parler du pacte vert, de la transition numérique et de la réduction des inégalités sociales.

Nous espérons par conséquent que la capacité du Fonds sera concrètement adaptée à la dimension réelle de la crise.

Cependant, la relance ne peut pas attendre.

Les citoyens, les entreprises et les collectivités locales doivent disposer immédiatement des ressources nécessaires pour préserver le tissu économique et social des territoires.

La détérioration probable de l’exposition de certains pays à la dette souveraine nécessite des solutions sous forme de prêts, mais aussi de subventions.

Nous ne pouvons pas attendre que les ressources soient mobilisées à partir de janvier prochain. Comme pour le plan Juncker, une garantie-relais assurée par la BEI pourrait être envisagée afin de rendre le Fonds immédiatement disponible.

Nous traversons une période de grande instabilité, qui nous expose au risque d’ingérence et d’acquisition d’actifs d’une importance stratégique pour l’Union.

Il sera essentiel de bien expliquer à nos citoyens tout ce que l’Union européenne et l'ensemble des gouvernements des États membres ont fait, afin qu’ils n’aient pas le sentiment que l’aide est venue davantage de l’extérieur.

J’espère que tous les gouvernements, grâce aux mécanismes proposés par la Commission européenne, travailleront ensemble pour protéger l’espace européen et notre patrimoine.

Le monde qui se relèvera de cette crise sera un monde nouveau. Le projet européen doit saisir cette occasion pour imposer le rythme de cette nouvelle époque. Plus que jamais, l’Europe doit se montrer à la hauteur de ses valeurs, qui, avec l’état de droit, sont le fondement du projet commun qu’est l’Union européenne.

Je vous remercie.